Un après-midi, Rodolpho, que je n'avais pas vu depuis bien longtemps,
vint nous rendre visite. Il amenait avec lui un grand jeune homme,
blond, qui portait encore l'uniforme de collégien, et qu'il nous
présenta comme notre frère.
Notre frère!... On ne nous avait jamais parlé de lui. Je crus que
Rodolpho se moquait de nous.
--Regarde-le donc, me dit-il, tu ne vois pas comme il ressemble au
portrait de ta grand'mère, qui est dans la chambre des tantes, à
Montrouge.
Il avait, en effet, le nez aquilin, les yeux bleus, la carnation
blanche et blonde, du portrait que je connaissais bien.
Il était notre frère, sans être le fils de notre mère, ce qui nous
parut singulier, sans nous préoccuper davantage.
--Comment t'appelles-tu?
--Théophile, mais on prononce Toto, me répondit-il, en me faisant
sauter presque jusqu'au plafond.
Une partie monstre, un peu violente pour nous, et qui emplit
l'appartement de tumulte, s'organisa. Je ne sais trop en quoi
consistait le jeu, ni comment il se fit que j'avalai un bouton de
cuivre, ce qui arrêta net le tintamarre.
A cause du vert-de-gris, on était très inquiet, et on me fit avaler
beaucoup de lait.
Rodolpho me parla des tantes, que je devrais bien aller voir, pour
les distraire un peu. Elles avaient quitté la maison de la route de
Châtillon. Maintenant, leur déménagement était fini; elles étaient
installées dans un appartement, rue du Grand-Montrouge, et il y avait
un très grand jardin, un vrai parc.
J'y allai, en effet, passer quelques jours.
Je trouvai les tantes plus vives, et comme rajeunies, dans leurs
robes noires. Cependant, elles semblaient ne savoir que faire de
leur liberté, qui lui venait, pour la première fois, trop tard,
malheureusement.
L'appartement, aux pièces vastes, aux larges fenêtres, se trouvait dans
l'hôtel même des La Vallière, et le parc, commun à tous les locataires,
était superbe. C'était au premier, et on avait vite fait de dégringoler
l'escalier, pour aller courir sous les grands arbres.
Les tantes se trouvaient, là, moins isolées, moins perdues, que sur la
route de Châtillon; elles avaient des amies parmi les voisines, dans la
maison même, et j'y trouvai tout de suite d'agréables compagnons de jeu.
Le mobilier s'était enrichi d'un vieux clavecin, venu je ne sais d'où,
et qui m'émerveilla par ses sons fêlés, lointains et mystérieux. Il me
faisait penser à Mlle du Médic, et, peut-être, venait-il
d'elle.
Je revis l'aristocratique demoiselle, plus mince et plus pâle, plus
droite que jamais, et qui semblait se retrouver dans son vrai cadre,
sous ces hauts plafonds, devant ces boiseries claires et enrubannées de
sculptures. Ses longues mains, voilées de mitaines, faisaient toujours
du filet, et la levrette _Flox_, fragile et gracieuse, continuait à ne
pas vouloir poser ses pattes sur le parquet.
Je me serais vite reprise à cette vie libre et aux courses au grand
air; mais mon père vint me chercher, après une semaine; il ne voulait
plus me laisser longtemps éloignée de la maison; peut-être aussi
s'était-il déjà accoutumé à moi, et il trouvait que je lui manquais.