LXIII

Une très belle demoiselle, juive, dont mon père avait vanté le

portrait, exposé au dernier Salon, vint le voir, pour le remercier,

et lui montrer, peut-être, que l'original valait mieux encore que

la peinture. Elle était accompagnée par sa mère, qui ressemblait à

une gitane et avait un terrible accent marseillais. Mon père reçut

aimablement la fille et la mère et promit de dire quelques mots, dans

son feuilleton, d'un concert où Virginie Huet devait exécuter des

variations brillantes sur: _Au clair de la Lune_, car la visiteuse ne

se contentait pas d'être belle, elle était pianiste.

Mon père tint sa promesse, et Virginie revint dire sa reconnaissance.

Cette fois, elle sollicita la faveur de nous donner, à ma sœur et à

moi, des leçons de piano.

Je croyais en avoir fini avec la musique, et voilà que m'apparaissait

le spectre de la sœur Fulgence, armée de joyeuses verges.

La maîtresse était moins farouche, cette fois; mais la nouvelle

méthode, assez vague, l'enseignement plein de distraction et de

mollesse, donnèrent des résultats analogues à ceux du premier système.

Cependant, pour nous faire comprendre la grande musique, ou peut-être

simplement, parce que nous étions, là, en famille, on nous conduisait

souvent au Théâtre-Italien, où chantaient tous les merveilleux artistes

d'alors: Gulia Grisi, Prezzolini, Borghi-Mamo, Mario, etc.

Le drame nous occupait plus que la musique, et la mort tragique de nos

cousins, nous impressionnait si vivement, qu'il fallait nous conduire

dans leurs loges, derrière la scène, pour que nous puissions nous

convaincre, en les embrassant, qu'ils n'étaient pas morts pour de bon.

A la maison, quand nous étions seules, à nous deux, nous rejouions

la pièce: _Lucrezia Borgia_, de préférence: affublées de châles et

d'écharpes, dérobés à la garde-robe maternelle, La terrasse était

ordinairement notre scène; mais, pour bien tomber mort, sans se faire

du mal, le grand lit était plus commode: et la pauvre Marianne, effarée

de trouver la chambre au pillage, se hâtait, en gémissant, de remettre

tout en ordre, pour nous empêcher d'être grondées.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 68 / 75 题