Une très belle demoiselle, juive, dont mon père avait vanté le
portrait, exposé au dernier Salon, vint le voir, pour le remercier,
et lui montrer, peut-être, que l'original valait mieux encore que
la peinture. Elle était accompagnée par sa mère, qui ressemblait à
une gitane et avait un terrible accent marseillais. Mon père reçut
aimablement la fille et la mère et promit de dire quelques mots, dans
son feuilleton, d'un concert où Virginie Huet devait exécuter des
variations brillantes sur: _Au clair de la Lune_, car la visiteuse ne
se contentait pas d'être belle, elle était pianiste.
Mon père tint sa promesse, et Virginie revint dire sa reconnaissance.
Cette fois, elle sollicita la faveur de nous donner, à ma sœur et à
moi, des leçons de piano.
Je croyais en avoir fini avec la musique, et voilà que m'apparaissait
le spectre de la sœur Fulgence, armée de joyeuses verges.
La maîtresse était moins farouche, cette fois; mais la nouvelle
méthode, assez vague, l'enseignement plein de distraction et de
mollesse, donnèrent des résultats analogues à ceux du premier système.
Cependant, pour nous faire comprendre la grande musique, ou peut-être
simplement, parce que nous étions, là, en famille, on nous conduisait
souvent au Théâtre-Italien, où chantaient tous les merveilleux artistes
d'alors: Gulia Grisi, Prezzolini, Borghi-Mamo, Mario, etc.
Le drame nous occupait plus que la musique, et la mort tragique de nos
cousins, nous impressionnait si vivement, qu'il fallait nous conduire
dans leurs loges, derrière la scène, pour que nous puissions nous
convaincre, en les embrassant, qu'ils n'étaient pas morts pour de bon.
A la maison, quand nous étions seules, à nous deux, nous rejouions
la pièce: _Lucrezia Borgia_, de préférence: affublées de châles et
d'écharpes, dérobés à la garde-robe maternelle, La terrasse était
ordinairement notre scène; mais, pour bien tomber mort, sans se faire
du mal, le grand lit était plus commode: et la pauvre Marianne, effarée
de trouver la chambre au pillage, se hâtait, en gémissant, de remettre
tout en ordre, pour nous empêcher d'être grondées.