Le sculpteur Etex était un jour venu voir mon père et s'était soudain
enthousiasmé pour la forme de mon nez. Il avait demandé à faire mon
buste et pris date, immédiatement, pour la première séance.
Quand le temps fut venu, ma mère décida qu'il fallait m'arranger une
coiffure digne de passer à la postérité. On m'ondula les cheveux, en
les passant au fer, puis on les disposa en bandeaux qui me cachaient
les oreilles, me faisaient la tête très grosse et me changeaient
complètement. J'étais très fière de cette transformation, qui me
donnait l'air d'une dame, et je me pavanais devant l'armoire à glace,
pour m'admirer, en attendant le départ. Le ruban pourpre et or qui
retenait le chignon, me paraissait particulièrement admirable et je
n'osais pas bouger de peur de déranger quelque chose à ce bel appareil.
Ma mère et ma sœur m'accompagnaient, nous prenions un fiacre, qui
n'en finissait pas d'arriver à cette rue de l'Ouest, située si loin,
derrière le Luxembourg.
Je ne savais pas trop ce qui m'attendait là et je ne me doutais guère
de l'ennui qu'allaient me causer ces longues heures d'immobilité,
sur cette haute estrade poussiéreuse, dans l'odeur du plâtre mouillé
et de la terre glaise. Le vieux sculpteur démagogue agrémentait les
séances de bavardages subversifs; il rugissait contre les tyrans, ce
qui ne l'avait pas empêché de sculpter, dans la pierre, un triomphe de
Napoléon, pour une des faces de l'Arc-de-l'Etoile, qui regardent vers
la banlieue. D'autre fois, il m'accablait d'éloges et me prédisait que,
quand je serais grande, je ressemblerais à Vénus!... Mais ces louanges
m'agaçaient encore plus que la politique et j'enviais beaucoup ma sœur
qui pouvait courir et jouer dans le jardin, tandis que je subissais le
supplice de la pose.
Il résulta, de cette longue pénitence, un joli buste en marbre de
Carrare, dans lequel le nez, tout d'une pièce avec le front, et la
coiffure en vieille dame, produisent un majestueux et agréable effet.