LX

Bien que, depuis ma sortie du couvent, l'on fût un peu en froid avec la

tante Carlotta et la grand'maman Grisi, ma mère n'avait pas cessé de

considérer la danse comme ce qu'il y avait de plus beau au monde, comme

la seule carrière capable de conduire, par bonds rapides, à la fortune,

et elle mûrissait, secrètement, un plan admirable: c'était de faire de

nous des danseuses!

Mon père était hostile à ce projet; mais, comme il détestait les

discussions, il n'osait pas le dire franchement, répondait évasivement,

gagnant du temps. On revenait à la charge: il ne fallait pas attendre,

c'était dans la première jeunesse que les membres s'assouplissaient;

Carlotta était à peine plus âgée que nous quand elle avait débuté à la

Scala de Milan; ce nom illustre nous ouvrirait toutes les portes....

Comment résister à tant de bonnes raisons?... Mon père finit par

céder, ou plutôt par en avoir l'air.

Un matin, il nous fit venir, ma sœur et moi, dans sa chambre. Il était

à demi-agenouillé dans un fauteuil, du haut duquel il nous considéra

quelques instants à travers son monocle.

--Ouragan, dite Chabraque, et vous Monstre-Vert, dit-il, écoutez-moi

attentivement et tâchez de me comprendre: Vous allez entrer au

Conservatoire de danse. Ne craignez rien, cette institution n'a que

des analogies lointaines avec le couvent. Marianne vous y conduira,

plusieurs fois par semaine, et vous ramènera. Là, on vous enseignera

la chorégraphie, selon les bons principes. C'est votre mère qui le

veut, dans l'espoir que vous éclipserez un jour la gloire de votre

tante Carlotta. Puisque vous êtes là, à ne rien faire, et que vous

avez besoin d'exercice, cela vous occupera, en vous dégourdissant les

jambes. C'est une gymnastique excellente qui vous donnera de la grâce

et vous apprendra à marcher; c'est, pour cette raison que j'ai cédé.

Mais--je vous parle comme à des personnes raisonnables--mettez-vous

bien ceci dans la tête, et gardez-le pour vous: je suis parfaitement

décidé à ne pas faire de vous des danseuses.... Sur ce, embrassez votre

papa et allez essayer vos chaussons de danse.

Des chaussons de danse! Des corsages décolletés et sans manches! Des

envolements de petites jupes en mousseline!... Comme c'était amusant!

Nous sautions de joie et nous improvisions des entrechats fantaisistes,

en essayant tout cela.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 65 / 75 题