Notre éducation, il faut l'avouer, était plutôt négligée; on n'avait
pas le temps de s'en occuper; on l'oubliait, et cela ne nous gênait
guère. Ma sœur et moi, nous savions très bien remplir les heures et la
journée agréablement, à ne rien faire, quand Marianne ne nous emmenait
pas jouer devant le théâtre du Gymnase, avec des camarades de rencontre.
Et puis, il y avait les livres.
Mon père disait souvent, que la chose qui le surprenait le plus, c'est
qu'un enfant pût apprendre à lire. La lecture conquise, il lui semblait
que le reste n'était rien; il n'y avait plus qu'à lire. Mais, pour
cela, il fallait des livres; aussi trouvait-il absurdes ces défenses
et ces restrictions qui verrouillent les bibliothèques, sous prétexte
qu'il y a des livres dangereux. Lesquels? Il jugeait bien audacieux de
décider de cela. A son avis, pour éviter le danger il fallait les lire
tous, ou n'en lire aucun. _Paul et Virginie_ lui paraissait être le
livre le plus dangereux qui fût au monde, pour de jeunes imaginations.
Il se souvenait de l'émotion brûlante qu'il avait éprouvée, lui-même,
en le lisant, et qui n'avait été égalée, plus tard, par aucune autre
impression de lecture.
Donc, la bibliothèque était ouverte devant nous, et, comme aucune
défense n'en barrait l'approche, nous étions, peut-être, moins
curieuses d'y fouiller.
Un jour, cependant, après avoir longtemps considéré les titres, je
m'emparai d'un volume: c'était _Le Rouge et le Noir_, de Stendhal.
Je n'avais pas choisi sans réflexion, ce titre me semblait devoir
annoncer l'histoire de deux diablotins, l'un rouge et l'autre noir, et
cela promettait d'être amusant. Je fus un peu déçue par les premiers
chapitres, mais, sans être rebutée, et je poursuivis ma lecture,
sans enthousiasme, mais sans ennui. Un passage du livre me troubla
spécialement, celui où l'héroïne de la première partie, dans ses
remords d'avoir trompé son mari, attribue à sa faute la maladie de ses
enfants. Tromper son mari ne me représentait rien de particulier, mais
j'étais surprise au dernier point, d'apprendre que cette chose inconnue
rendait les enfants malades. Je me disais, non sans inquiétude:
«Quand nous serons malades, je saurai maintenant pourquoi.» On m'offrit
d'échanger ce livre, trop fort pour moi, disait-on, contre un autre,
intitulé: _La Fée aux Roses_, qui me parut beaucoup plus amusant, mais
laissa, cependant, bien moins de traces dans ma mémoire.
Marianne, qui parlait si mal le français, était, malgré cela, beaucoup
plus cultivée que les Françaises, en général, même celles au-dessus
de sa condition. Elle avait une âme romanesque et éprouvait une
respectueuse et naïve admiration pour l'art et pour les artistes. Quand
c'était à Meyerbeer, à Banville, à Flaubert ou à Baudelaire qu'elle
ouvrait la porte, elle avait un sourire extasié et, en les annonçant,
sa voix sonnait comme une fanfare joyeuse. En faisant le lit, elle
s'attardait à lire le feuilleton de son maître, et on se serait bien
gardé de la gronder pour cela. Aussi se laissait-elle aller à sa
passion pour la lecture; tandis qu'elle cousait dans la salle à manger,
elle me suppliait, s'il n'y avait personne, de lui lire un peu à haute
voix. Mais c'était le dimanche, que nous prolongions, pour lire, la
soirée plus qu'il ne fallait. Ce jour-là, mon père et ma mère dînaient
toujours chez une belle et joyeuse dame que l'on avait surnommée: La
Présidente, et qui savait retenir autour d'elle tous les artistes
illustres de l'époque. Nous restions donc seules avec Marianne, la
cuisinière ayant congé. Malgré nos protestations, le plat principal de
notre dîner était toujours une soupière pleine de riz au lait, que nous
détestions; je ne sais pourquoi, ma mère y tenait spécialement et ne
s'en allait que quand nous étions assises à table devant nos assiettes
garnies de cette pâtée gluante. Dès que nous jugions nos parents assez
loin, nous courions à la cuisine, par le long couloir qui y conduisait,
et nous nous acharnions à faire passer tout le riz au lait par le trou
de l'évier, ce qui était laborieux; mais cela représentait une espèce
de vengeance contre le mets détesté. Marianne nous confectionnait
quelques beignets subreptices et, aussitôt le dîner fini, allait
chercher un livre. C'était elle qui le choisissait. Les romans de
George Sand avaient ses préférences, ils l'attendrissaient au dernier
point. _Valentine_ surtout lui fit verser d'abondantes larmes. Et c'est
ainsi que, pour faire plaisir à cette douce et sentimentale Alsacienne,
j'ai lu, avant le temps, toute l'œuvre de la grande Française.