LIII

Je ne parlai qu'à ma chère Catherine, du chagrin terrible de sœur

Anaïs, et très apitoyées, nous la suivions du regard. Nous remarquions

que sa figure pâle se creusait, qu'elle maigrissait de jour en jour,

et que ses yeux avaient quelquefois des éclats de colère effrayants.

Nous cherchions à imaginer son histoire. Catherine croyait, sans

doute d'après une aventure analogue qu'elle connaissait, que son père

s'était remarié et qu'elle avait une belle-mère qui la détestait et

l'enfermait au couvent, pour lui prendre sa fortune. En tous cas, ses

parents étaient bien méchants et, une chose incroyable, jolie comme

elle l'était, c'était qu'il n'y eût personne pour l'aimer et pour la

défendre.

Elle venait rarement à la chapelle, et quand elle y paraissait, elle

se tenait droite et immobile comme une statue et ne s'agenouillait

jamais. On disait qu'elle refusait de se confesser et ne voulait pas

communier. Quelquefois pourtant, elle tenait l'orgue: on entendait

alors une musique peu ordinaire, qui roulait et grondait, ne s'arrêtait

pas où il fallait, ne tenait compte de rien et désorganisait tout

l'office.

Beaucoup de religieuses semblaient la fuir; elle n'en recherchait

aucune, et l'on restait des semaines sans apercevoir sa pâle figure, de

plus en plus morne et navrante.

Quel contraste avec la sœur Sainte-Barbe, rayonnante de santé et de

joie, sous son voile noir, et qui ne manquait jamais de me crier, quand

je la rencontrais:

--Tu vois, comme je suis heureuse!...

Un matin, au moment où l'on entrait en classe, on entendit, tout à

coup, des cris effrayants, qui partaient de l'étage où était située

l'infirmerie; puis une fenêtre s'ouvrit, laissant passer des hurlements

plus aigus encore et se referma brusquement, tandis que des vitres

cassées tombaient dans la cour.

Maîtresses et élèves s'étaient précipitées dehors, dans l'angoisse et

la surprise.

Après des intervalles de silence, les cris reprenaient, vraiment

terribles. On vit sortir des religieuses, qui couraient vers la

chapelle en se bouchant les oreilles.

Etait-ce le feu? On eût dit vraiment les hurlements d'un malheureux

brûlé vif. Les mères, qui allaient aux renseignements, ne revenaient

plus.

Catherine se serrait contre moi et nous tremblions de peur.

--On dirait qu'on tue quelqu'un! me dit-elle tout bas.

La supérieure elle-même parut, et s'avança vers nous, à grands pas.

C'était une personne dure et sèche, peu sympathique. Elle nous

refoulait, d'un geste autoritaire.

--Rentrez, rentrez, mesdemoiselles, dit-elle, rentrez toutes et

mettez-vous en prières: la sœur Anaïs se meurt. Tâchez de ne pas

entendre ses cris et ses imprécations; la malheureuse est folle; au

moment de paraître devant Dieu, elle profère d'épouvantables blasphèmes

et des malédictions monstrueuses. Elle est possédée du démon. Priez

Dieu qu'il la délivre et lui fasse miséricorde!...

--La sœur Anaïs se meurt!...

Si jeune, tout à coup, sans maladie! J'étais persuadée, moi, qu'on

l'égorgeait, et Catherine, qui le croyait aussi, me jetait des regards

épouvantés.

C'était probablement un suicide, longuement médité, quelque poison

corrosif, qui torturait horriblement.

Ces cris perçaient les murailles: tandis qu'agenouillées par terre,

les coudes sur les bancs, nous essayions de suivre la prière que

la mère Saint-Raphaël disait, en haussant la voix, le plus qu'elle

pouvait, pour couvrir les cris; mais nous les entendions, aussi aigus,

aussi déchirants....

Il n'y eut ni glas, ni office; le corps de la pauvre jeune fille fut

emporté la nuit.

On chuchota qu'elle était damnée, qu'elle avait reçu le prêtre à coups

de pieds et craché sur l'hostie; et il fut défendu, sous les punitions

les plus sévères, de reparler jamais de la malheureuse sœur Anaïs.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 57 / 75 题