Je ne parlai qu'à ma chère Catherine, du chagrin terrible de sœur
Anaïs, et très apitoyées, nous la suivions du regard. Nous remarquions
que sa figure pâle se creusait, qu'elle maigrissait de jour en jour,
et que ses yeux avaient quelquefois des éclats de colère effrayants.
Nous cherchions à imaginer son histoire. Catherine croyait, sans
doute d'après une aventure analogue qu'elle connaissait, que son père
s'était remarié et qu'elle avait une belle-mère qui la détestait et
l'enfermait au couvent, pour lui prendre sa fortune. En tous cas, ses
parents étaient bien méchants et, une chose incroyable, jolie comme
elle l'était, c'était qu'il n'y eût personne pour l'aimer et pour la
défendre.
Elle venait rarement à la chapelle, et quand elle y paraissait, elle
se tenait droite et immobile comme une statue et ne s'agenouillait
jamais. On disait qu'elle refusait de se confesser et ne voulait pas
communier. Quelquefois pourtant, elle tenait l'orgue: on entendait
alors une musique peu ordinaire, qui roulait et grondait, ne s'arrêtait
pas où il fallait, ne tenait compte de rien et désorganisait tout
l'office.
Beaucoup de religieuses semblaient la fuir; elle n'en recherchait
aucune, et l'on restait des semaines sans apercevoir sa pâle figure, de
plus en plus morne et navrante.
Quel contraste avec la sœur Sainte-Barbe, rayonnante de santé et de
joie, sous son voile noir, et qui ne manquait jamais de me crier, quand
je la rencontrais:
--Tu vois, comme je suis heureuse!...
Un matin, au moment où l'on entrait en classe, on entendit, tout à
coup, des cris effrayants, qui partaient de l'étage où était située
l'infirmerie; puis une fenêtre s'ouvrit, laissant passer des hurlements
plus aigus encore et se referma brusquement, tandis que des vitres
cassées tombaient dans la cour.
Maîtresses et élèves s'étaient précipitées dehors, dans l'angoisse et
la surprise.
Après des intervalles de silence, les cris reprenaient, vraiment
terribles. On vit sortir des religieuses, qui couraient vers la
chapelle en se bouchant les oreilles.
Etait-ce le feu? On eût dit vraiment les hurlements d'un malheureux
brûlé vif. Les mères, qui allaient aux renseignements, ne revenaient
plus.
Catherine se serrait contre moi et nous tremblions de peur.
--On dirait qu'on tue quelqu'un! me dit-elle tout bas.
La supérieure elle-même parut, et s'avança vers nous, à grands pas.
C'était une personne dure et sèche, peu sympathique. Elle nous
refoulait, d'un geste autoritaire.
--Rentrez, rentrez, mesdemoiselles, dit-elle, rentrez toutes et
mettez-vous en prières: la sœur Anaïs se meurt. Tâchez de ne pas
entendre ses cris et ses imprécations; la malheureuse est folle; au
moment de paraître devant Dieu, elle profère d'épouvantables blasphèmes
et des malédictions monstrueuses. Elle est possédée du démon. Priez
Dieu qu'il la délivre et lui fasse miséricorde!...
--La sœur Anaïs se meurt!...
Si jeune, tout à coup, sans maladie! J'étais persuadée, moi, qu'on
l'égorgeait, et Catherine, qui le croyait aussi, me jetait des regards
épouvantés.
C'était probablement un suicide, longuement médité, quelque poison
corrosif, qui torturait horriblement.
Ces cris perçaient les murailles: tandis qu'agenouillées par terre,
les coudes sur les bancs, nous essayions de suivre la prière que
la mère Saint-Raphaël disait, en haussant la voix, le plus qu'elle
pouvait, pour couvrir les cris; mais nous les entendions, aussi aigus,
aussi déchirants....
Il n'y eut ni glas, ni office; le corps de la pauvre jeune fille fut
emporté la nuit.
On chuchota qu'elle était damnée, qu'elle avait reçu le prêtre à coups
de pieds et craché sur l'hostie; et il fut défendu, sous les punitions
les plus sévères, de reparler jamais de la malheureuse sœur Anaïs.