Le lieu où l'on m'avait enfermée était le couvent des religieuses, très
sévèrement cloîtrées, de Notre-Dame de la Miséricorde.
Il occupait, je crois, des restes de l'ancien cloître où se retira
Mlle de La Vallière, sous le nom de sœur Louise de la
Miséricorde, et qui fut détruit pendant la Révolution.
Sauf du côté de la chapelle, dans la partie qui contenait les classes,
rien ne paraissait ancien et rien n'avait de caractère.
Chaque matin, dès sept heures, tout engourdies de froid et de sommeil,
on allait entendre la messe.
Toujours préoccupée par l'idée de fuir je cherchais à me rendre
compte de la disposition de la chapelle, mais c'était extrêmement
compliqué. Nous étions dans une tribune, qui donnait sur le chœur
des religieuses: une grande salle carrée au plancher ciré, avec de
chaque coté, scellées aux murailles, des stalles en bois de chêne; au
fond, au-dessous des tribunes mais plus au milieu, des bancs surélevés
étaient réservés à la supérieure et à ses assistantes, et dominés par
les stalactites luisantes des tuyaux de l'orgue. Le quatrième côté
était occupé tout entier par une vaste grille, formée de petits carrés,
comme toutes les grilles du couvent; deux rideaux noirs, courant
sur des tringles la voilaient à mi-hauteur; ces rideaux restaient
ouverts pendant les offices. De l'autre côté c'était l'église, avec
le maître-autel en face de la grille. Je m'aperçus bientôt que cette
petite église était publique: les gens du dehors y venaient, et, par
cela elle prenait pour moi un intérêt extrême. Puisqu'on y entrait,
on pourrait peut-être en sortir. Au moment de la communion un carré
s'ouvrait dans le grillage; nappe blanche et le prêtre descendu de
l'autel venaient s'agenouiller là, devant une petite nappe blanche
et le prêtre descendu de l'autel leur donnait l'hostie. L'ouverture
était assez large pour qu'une grande personne pût y passer aisément
et, une fois de l'autre côté, la rue toute proche ... oui, mais,
dès que l'officiant était reparti, on fermait la petite porte et on
l'assujettissait par un cadenas.
Tout de même cette chapelle, où le monde extérieur avait accès, me
parut être le point faible, et je guettais toutes les occasions qui me
permettaient de fureter par là. Mais c'était si bref et si furtif, que
je ne pouvais rien découvrir de nouveau.
Un jour, pendant la récréation, je parvins à gagner sans être vue,
l'escalier des tribunes. J'avais remarqué qu'il montait plus haut, et
depuis longtemps je voulais savoir où il aboutissait. J'arrivai à un
vaste grenier, très éclairé par une sorte de coupole encore plus haute
d'où le soleil tombait d'aplomb. Juste au-dessous était découpé dans le
plancher un grand trou rond, qui m'attira tout de suite. En me penchant
un peu, je vis qu'il donnait sur le chœur, qui en recevait la lumière.
Les religieuses étaient là, assises dans leurs stalles, les mains dans
leurs manches, immobiles et muettes, ayant l'air de dormir. Vues de
là-haut elles me paraissaient rapetissées, comme aplaties, et très
ridicules. J'eus une envie irrésistible de troubler leur méditation
par quelque bon tour. Le grenier était à peu près vide, mais du linge
sale était amassé par tas, çà et là: j'en amenai un jusqu'au bord du
trou et je le lançai d'un coup de pied.... J'entendis un: «_flac_» puis
des cris étouffés.... En me sauvant je rencontrai une grosse corde,
pendant des poutres, et je tirai dessus. Les vibrations, puissantes et
profondes, d'une cloche toute voisine, que ce geste mit en branle,
m'épouvantèrent et j'eus si vite dégringolé l'escalier que jamais on ne
put découvrir par qui avait été causé un pareil scandale!...