XXVII

Je ne sais pourquoi, ce soir-là même, on me fit un lit, sur un divan,

dans la chambre de grand-père où je couchai jusqu'à complète guérison

de la foulure.

Ce fut long; le pharmacien avait tellement serré mon bras, le soir du

premier pansement, qu'une enflure effrayante se produisit, lorsque

le médecin de la famille, le docteur Pellarin, défit les bandes, le

lendemain matin, en déclarant qu'on avait aggravé le mal.

Pour réparer la maladresse, il me fit encore plus mal, tellement

qu'à travers ma fièvre, je le pris réellement pour le loup et que je

méditai, contre lui, une vengeance.

Grand-père, très apitoyé, adoucissait beaucoup son caractère; il

restait près de moi et me racontait des histoires, un peu trop

sérieuses et qui ne m'amusaient pas beaucoup. Je préférais en raconter

moi-même. C'était une habitude que j'avais prise tout à coup, et dont

je fatiguais avec insistance les auditeurs forcés.

Ce qu'étaient ces histoires, je n'en ai aucune idée, je me souviens

seulement que l'art des transitions, dans le récit, me manquait

complètement.... Je n'avais qu'une seule formule: Et puis.... Et

puis!... si bien que les tantes agacées, me criaient:

--Dis donc quelquefois: citerne.

Je ne comprenais pas le sens de l'ironie, mais je tenais compte de

l'observation et au lieu de dire «et puis....» je disais quelquefois

«et citerne».

L'histoire que je racontais ce jour-là à grand-père, tendait à lui

démontrer qu'il devait me prêter sa canne, la terrible canne dont il

me menaçait quand il me pourchassait à travers champs! «Comme j'étais

malade, des gens méchants venaient la nuit, pour m'empêcher de dormir,

mais s'ils voyaient la canne, ils n'oseraient pas approcher.» Je

parvins à le persuader, car la canne à pommeau d'argent était couchée à

côté de moi quand je m'endormis.

Le bon docteur Pellarin, penché sur mon bras foulé, ne se méfiait pas

et fut bien surpris de recevoir, tout à coup, sur le dos, des coups de

canne, heureusement pas très vigoureux.

Grand-père, lui, fut très stupéfait de mon machiavélisme; mais j'étais

trop malade pour être grondée. On s'efforça sans me convaincre, de me

démontrer que si l'on m'avait fait mal, c'était pour mon bien.

Cependant, quand je pus porter, sur mon bras guéri, une pile

d'assiettes, j'allai au devant du docteur et, moi-même, je lui demandai

pardon, de l'avoir pris pour le loup.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 32 / 75 题