En sortant de la maison, on suivait, à droite la route de Châtillon
pour aller voir le commandant Gruau, qui habitait, pas loin de chez
nous. Au carrefour du Petit-Montrouge, après avoir passé devant la
tourelle du puits public, badigeonné d'un si beau ton de sang, on
n'avait plus qu'à traverser l'avenue d'Orléans: on y était.
Ce commandant Gruau, vivant là, avec sa femme et ses enfants, était un
ami de M. B... ou plutôt, peut-être, le gérant ou le directeur de son
entrepôt de vins. L'état social des personnes ne préoccupe guère les
enfants et je ne sais en somme rien de précis, je ne suis pas même sûre
du tout, que ce personnage fût commandant, ni même qu'il s'appelait
Gruau.
La grande porte cochère, la petite maison à gauche, à droite l'immense
chai, rempli de tonneaux géants, le beau jardin, dans lequel il
m'arriva une aventure douloureuse, de cela seulement je suis bien
certaine.
Le chai m'impressionnait tout spécialement; j'y restais longtemps
plantée sur mes jambes, en admiration.
Par le contraste de cette pénombre, dans laquelle on était plongé,
tout au loin, le jardin, auquel aboutissait le chai, de l'autre
côté, apparaissait, dans une lumière et avec des aspects de féerie;
les feuillages les plus proches, formant vitraux, étaient d'un vert
clair et délicieux; ils s'arrangeaient en guirlandes, en touffes
transparentes, derrière lesquelles les lointains roses et or se
reculaient, dans des perspectives extraordinaires; j'étais toujours
très déçue, quand je m'élançais enfin dans la merveille, de la voir se
désagréger, disparaître, pour faire place, il est vrai, au beau jardin,
plein de fleurs, avec les vallonnements de sa grande pelouse et ses
allées au cailloutis blanc, qui me consolait très vite.
J'avais là, des camarades, trois ou quatre garçons turbulents, fils
de je ne sais trop qui. L'un d'eux, il me semble, s'appelait Félix.
Ils étaient très élégants dans leurs costumes et parlaient toujours de
chevaux; l'un surtout, se vantait de savoir très bien reconnaître, tout
seul, une jument d'un cheval, ce dont il tirait vanité.
Ils étaient beaucoup plus grands que moi; mais ma vie de vagabondage
m'avait rompue aux exercices violents, et ils ne dédaignaient pas trop
de jouer avec cette toute petite.
Un soir d'été, il faisait encore grand jour, nous étions dans le
jardin, loin des personnes graves, restées à table, mes compagnons
découvrirent, sous la porte cochère, une voiturette, destinée à je ne
sais quel usage, et ils s'en emparèrent.
--Monte dedans, nous allons te traîner.
--Oui, répondis-je, c'est moi qui serai l'impératrice.
Sans doute on m'avait conduit dans quelque hippodrome de foire, où
j'avais vu un triomphe romain, peut-être, et de là me venait ce
souvenir. En tout cas j'étais très renseignée sur cette impératrice,
que je voulais être. Je dérangeai le ruban de mes cheveux, pour m'en
faire une couronne; je cueillis une petite branche qui fut le sceptre,
et je me tins debout dans la voiture. Mes camarades s'attelèrent avec
des cordes et se lancèrent au petit trot, dans les allées.
Je parvins à maintenir mon équilibre et à garder une attitude,
que j'imaginais très majestueuse. Tout en courant, l'attelage se
retournait, et comme je me tenais ferme, on pressa peu à peu l'allure.
Au second tour du jardin, je risquai une pose: la jambe levée en
arrière et les bras déployés.
C'était peut-être moins impérial, mais l'effet fut superbe; les gamins
s'enthousiasmèrent; ils se mirent à pousser des cris et s'emballèrent
dans une course folle.
J'étais complètement grisée et illusionnée, en route pour des pays
inconnus.... Malheureusement, à un tournant trop brusque, le char versa
brutalement et l'impératrice, avec un élan terrible, fut projetée par
terre....
Je fus d'abord abasourdie par le choc, puis j'éprouvais une atroce
douleur au bras gauche.
Les garçons s'étaient précipités pour me relever. Je ne criais pas,
je ne pleurais pas,--puisque c'était ma faute;--mais ils furent très
effrayés du changement de mes traits.
--J'ai très mal, dis-je seulement en soutenant de mon bras droit, mon
bras gauche complètement inerte.
L'un des enfants courut chercher du secours tandis que les autres
m'aidaient à marcher, vers la maison.
--Elle s'est cassé le bras!... disaient-ils. Mon bras n'était pas
cassé, mais ce qui était pire, peut-être, très dangereusement foulé.
A défaut de médecin, un pharmacien voisin fut appelé, qui essaya
un pansement et me fit horriblement mal. Cette fois je criais
vigoureusement: «Au loup! au loup!» en envoyant des coups de poing de
mon bras libre.
Je me souviens que Rodolpho était là, parce que ce fut lui qui me
porta, pour rentrer.
Il faisait tout à fait nuit, quand on se mit en route, à petits pas.
Sans doute on nous reconduisait, un bout de chemin, ou peut-être
jusqu'à la maison, car il me semble que nous étions un groupe nombreux.
--Mon Dieu! mon Dieu!... redisait à chaque instant tante Zoé, en se
grattant le coin du sourcil, que va dire papa?...
Rodolpho me tenait couchée sur ses bras et me parlait gentiment pour me
consoler; mais je ne me plaignais pas. J'endurais patiemment la douleur
lancinante et ce poids effrayant de mon bras, qui me semblait changé en
pierre. J'avais un peu honte d'être portée; mais je sentais bien que
c'était trop lourd, que je ne pourrais pas marcher.
En débouchant, hors des fortifications, sur la route de Châtillon, le
grand morceau de ciel qui se découvrit, apparut si merveilleusement
criblé d'étoiles, que l'on s'arrêta pour l'admirer. La tête renversée
sur le bras qui me soutenait, j'étais on ne peut mieux placée pour voir
le ciel, et je crois que ce fut, ce soir-là, pour la première fois que
je regardais les étoiles.
--Qu'est-ce que c'est ... dis?...
Et Rodolpho, comme s'il eût parlé à une grande personne, se mit à
m'expliquer le ciel, l'infini de l'espace, les innombrables soleils.
Etait-ce la fièvre qui m'aida à comprendre? Mais ce fut comme si on
avait brusquement déchiré un rideau devant tout cet inconnu, qui
m'intéressa si passionnément plus tard. L'impression fut grande et
profonde; jamais je ne me suis souvenue de cette première souffrance
physique, endurée ce jour-là, sans qu'elle ne fût aussitôt voilée par
cette splendeur: la première vision des étoiles.