Comment se fit la seconde et définitive séparation d'avec ma
nourrice?... Je ne le sais presque pas. Sans doute on dut l'entourer,
cette fois, de précautions et de transitions qui rendirent le
déchirement moins douloureux.
Je crois que cela commença par une partie de plaisir, où la chérie
m'accompagnait, et elle resta, même, plusieurs jours avec moi.
D'ailleurs ce n'était pas rue Rougemont que nous allions; de cette
façon, je n'avais pas de méfiance.
On me confiait à mon grand-père, qui vivait, avec ses deux filles,
sœurs de mon père, au Grand-Montrouge.
Un jardin!... des fleurs!... des arbres!... la vraie campagne!...
Cela me séduisit tout de suite. J'étais grisée par tant de lumière,
après la pénombre de l'impasse d'Antin. Le temple grec de la barrière
Monceau, et même les beautés sahariennes du terrain vague, furent vite
éclipsées par les splendeurs champêtres du Grand-Montrouge.
Dans les premiers temps, pour m'apprivoiser, on me laissa complètement
libre. Je parcourais le jardin, qui, par le fond, communiquait à des
vergers, puis à une prairie. La découverte de la nature m'absorba et
m'enthousiasma tellement que tout autre sentiment fut submergé.
Route de Châtillon! C'était là que mon grand-père vivait, dans une
petite maison, alignée au trottoir, qui n'avait qu'un rez-de-chaussée
et un étage. Il n'occupait, avec ses filles, que ce premier et unique
étage, composé de quatre pièces et d'une cuisine. De la salle à manger,
sur le derrière de la maison, un petit escalier extérieur descendait
dans une petite cour, séparée du jardin par une grille de bois et une
porte, entre deux piliers. Le plus bel ornement de ce jardin, où l'on
descendait par deux marches, était, au milieu de la pelouse centrale,
un large catalpa.
Il fallut apprendre de nouveaux mots: grand-père, tante Lili, tante
Zoé; et me familiariser avec des personnes inconnues. Le père Gautier,
comme on l'appelait, me parut très terrible tout d'abord. Assez grand,
sec, imberbe le teint brun, la voix forte, armé d'une grosse canne à
pomme d'argent que je remarquai tout de suite; je compris bien qu'avec
lui ça ne serait pas commode. Les tantes m'inquiétaient moins; je les
sentais sans volonté, assouplies à l'obéissance, et craintives devant
leur père. Au premier aspect, elles semblaient à peu près pareilles; il
y avait pourtant des différences: tante Lili avait un nez long, gros
du bout, de tout petits yeux et la bouche trop grande tandis que tante
Zoé, qui ressemblait à son père, avait le nez court, les yeux ronds
et la bouche mince. Leurs cheveux noirs étaient ondulés et ramassés
derrière la nuque en un simple chignon.
Une robe noire et plate, avec un volant dans le bas, les habillait
toutes les deux de même.
La tante Lili était la plus douce, la plus molle, celle qui cédait tout
de suite; je la préférais, sans pouvoir dire que je l'aimais le plus.
En réalité, je n'aimais pas. Sans doute, j'avais dépensé trop d'amour
dans ma première enfance; mon cœur, resté exclusif, n'avait plus rien
à donner. Je ne retrouvais d'élan de tendresse que pour ma nourrice,
toujours, quand elle venait me voir, et elle venait souvent, malgré
l'énorme distance des Batignolles au Grand-Montrouge. Lorsqu'elle s'en
allait, je la reconduisais à n'en plus finir, le plus loin possible, et
elle devait jurer de revenir le lendemain.
Pour les autres, je savais être aimable, si l'on était doux avec
moi. Je me laissais embrasser, mais je n'embrassais pas, et il était
impossible de me faire dire que j'aimais. Tout ce que l'on pouvait
obtenir, en mettant à ce prix quelque friandise convoitée, était par
exemple:
«Je t'aime, pomme», ou «Je t'aime, confiture».
Mais: Je t'aime, tout court, jamais.
Le rez-de-chaussée de la maison était habité par un vieux soldat de
Napoléon, le père Rigolet. Il avait été canonnier, ce qui expliquait
sa surdité presque complète. Il vivait là, avec sa femme, sa fille
mariée et les enfants de cette fille. Elle s'appelait Florine et était
repasseuse, ce qui me rappelait Marie. A cause de cela, j'étais attirée
vers cette famille. Florine avait un garçon d'une quinzaine d'années et
une petite fille de cinq à six ans, qui devint bientôt ma camarade.
Cette liberté que l'on m'avait laissée dans les premiers temps, il fut
bien difficile de me la reprendre. Le grand air, le jardin, la prairie
surtout, je n'en étais jamais rassasiée; quand on me faisait rentrer,
par l'appât de quelque tartine, je trépignais d'impatience, si on ne me
laissait pas aussitôt ressortir.
En somme, le jardin n'offrait pas de danger et on me voyait de la
chambre de grand-père. Le plus souvent, je pouvais repartir, et comme
on ne voulait pas me brusquer, sachant que je n'avais été asservie
à aucune espèce de discipline, la surveillance se bornait à une
recommandation, que me criait tante Lili, du haut de la fenêtre:
--Ne vas pas au soleil sans chapeau!
Mais mon chapeau était toujours envolé, et, à force de répéter sa
phrase, tante Lili se trompait, elle disait:
--Ne vas pas au chapeau sans soleil!
Ce qui me donnait le fou rire.
Mon ambition était d'ouvrir la porte du jardin, pour filer plus loin,
là-bas, dans la prairie. Je m'y acharnais sans y arriver. Nini Rigolet,
ma nouvelle amie, m'apporta un concours précieux: elle savait ouvrir
la porte!... Alors, nous nous échappions à travers les petits vergers,
enclos de treillages bas, et nous débouchions dans l'affolante prairie.
Je m'arrêtais d'abord, en extase devant le vaste tapis vert, devant
cet espace qui me semblait sans limites. Puis, avec un cri d'oiseau
délivré, je me lançais dans une galopade effrénée, où Nini me suivait,
et qui nous entraînait fort loin.
Tout à coup elle s'arrêtait, comme pétrifiée, et me criait:
--Méfie-toi, v'là ton grand-père!
En effet, il paraissait, brandissant sa terrible canne, marchant
dans l'herbe à grandes enjambées et m'invectivant, dans la langue
pittoresque de la Gascogne, d'où il était.
J'avais vite fait de détaler et il avait beau courir!
Notre manœuvre consistait à regagner à toutes jambes, par un grand
détour, la route de Châtillon, pour rentrer par la porte de la maison
ouvrant de ce côté. Quand le grand-père revenait, hors d'haleine, par
le jardin, je me cachais, afin de laisser passer sa colère.
Le soir, à table, pour me punir, on changeait mon couvert de place.
Je n'étais pas à côté de grand-père! Je me montrais sensible à cette
privation,--qui ne me privait guère,--pour qu'on n'imaginât pas
d'autres représailles.
Elle était bien extraordinaire, cette table où nous dînions. En acajou,
foncé comme un beau marron d'Inde, d'une taille inusitée, elle eût
empli toute la salle si on avait essayé d'en déplier les battants,
épais de plusieurs centimètres. Aussi était elle accotée à la plus
longue cloison et toujours repliée, sauf aux heures des repas où on
relevait un battant. Nous y étions drôlement installés, à côté les uns
des autres, sur un seul demi-cercle, avec la muraille pour vis-à-vis.
A tout moment, l'une ou l'autre des tantes se levait, pour aller
prendre les plats ou les remporter, car il n'y avait pas de domestique.
Mon grand-père, contraint à un moment de sa vie, par des revers de
fortune, à chercher un emploi, avait été chef de bureau à l'octroi
de Passy; maintenant c'était la maigre retraite, à peine suffisante,
la vie restreinte et, pour les filles, qui dépassaient la trentaine,
l'avenir sans issue, le définitif renoncement aux espoirs tenaces, tous
les rêves secrets fauchés, avant d'avoir pu fleurir; le dévouement
résigné au père vieilli et aigri.
Cette route de Châtillon, c'était à peu près le désert. Elle était
régulièrement tracée, avec des trottoirs de chaque côté, mais il
n'y avait pas de maisons, ou fort peu. Des palissades, bordant des
potagers, quelques murs, dépassés par des arbres, longeaient le
trottoir, surtout de notre côté. En face, il n'y avait rien, rien qui
gênât la vue sur la plaine, qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Tout
d'abord cette immense étendue m'en imposa. Le ciel surtout, le ciel
éblouissant, me causait une extrême surprise. Jamais je n'en avais
vu, encore, un aussi grand morceau, et devant tant de lumière, tant
d'air, tant d'espace, une sorte de vertige m'empêchait de traverser la
chaussée.
Je me contentais de regarder, du seuil de la maison, qui devint
bientôt un lieu de prédilection.
Le père Rigolet, le vieux canonnier de l'Empire, avait là son quartier
général. Assis sur les marches, fumant sa pipe, il finissait de vivre,
oisif, puisque son ouvrage à lui était fini. Doux, craintif, isolé
dans le silence de sa surdité, il repensait, sans doute, à tant de
choses qu'il avait vues, en laissant vaguer son regard sur cette plaine
déserte. Quelques vestiges militaires se retrouvaient dans son costume:
sa blouse bleue était serrée par un ceinturon à boucle de cuivre et
une médaille était épinglée sur la toile déteinte. Il avait une bonne
grosse tête, toute ronde, avec de larges oreilles rouges. Ce brave
homme m'intéressait beaucoup; en le regardant, je le trouvais comique;
mais ce qu'on disait de lui me faisait bien voir qu'il était autre
chose que les autres. J'aurais bien voulu savoir comment avait fait
le canon pour le rendre sourd. Aussi, bien souvent, je me haussais
jusqu'à l'embouchure énorme de son oreille, d'où jaillissait un bouquet
de poils gris qui me donnait tant envie de rire, et je lui criais de
toutes mes forces:
--Père Rigolet, raconte-moi des choses!... Alors, il retirait sa pipe;
sa bouche molle s'ouvrait largement, dans un rire sans dents:
--Ah! oui! Ah! oui! disait-il.
Et d'une voix rouillée et mouillée il se mettait à raconter de confuses
histoires, en phrases désordonnées et incompréhensibles, que j'écoutais
les sourcils froncés, tant je m'efforçais pour n'en pas perdre les fils
enchevêtrés.
Mais bientôt je le plantais là, au milieu de sa narration, le pauvre
vieux canonnier, pour aller courir avec Nini, tandis qu'il hochait
tristement sa grosse tête, et remettait dans sa bouche sa pipe éteinte.
Tante Zoé, qui était plus décidée, plus vive, était chargé des
relations extérieures, des courses, des achats, de la cuisine. Tante
Lili aimait mieux coudre et s'occuper du ménage. Elle y apportait un
soin méticuleux et je connus là, de très près, toutes les manigances
des parquets cirés, qui m'avaient toujours si fort intéressée. Un
frotteur venait de temps en temps, mais il avait vraiment bien peu à
faire, tellement tout était entretenu, luisant et irréprochable.
Moi seule je mettais du désordre; j'apportais continuellement à mes
semelles le sable et la boue du dehors. Tante Lili avait renoncé à
récriminer; elle me suivait pas à pas, et sans se lasser, remettait
en place ce que je dérangeais; si mes pieds avaient marqué de taches
ternes les luisances intactes, aussitôt j'entendais le bâton à cire
faire son ronron et le coup de brosse qui réparait le désastre.
La pièce la plus soignée était la chambre des tantes, où je couchais
aussi. On avait réuni là les meilleurs restes de l'ancienne aisance:
de gros meubles de style Empire, tous de l'acajou le plus foncé, des
rideaux de lampas, d'un rouge presque noir, des coussins à bandes de
tapisserie, la précieuse garniture de cheminée, lapis et or, et toutes
les épaves où s'attachaient des souvenirs.
Au mur principal, était suspendu le portrait, grandeur naturelle,
de la mère défunte, si différente, physiquement, de tous ceux de sa
descendance: blonde, au nez aquilin, aux yeux bleus, à la peau rosée.
Il y avait aussi, dans des cadres ovales, quatre têtes de femmes que
mon père, en 1829, n'ayant pas alors 18 ans, avait peintes à l'occasion
de la fête de sa mère.
Dès que l'on était levé et une fois la chambre faite, on fermait les
persiennes, pour maintenir une pénombre favorable à la conservation de
toutes ces splendeurs.
Les deux fenêtres donnaient sur la route de Châtillon, ainsi que celle
de la cuisine, séparée de la chambre par le palier de l'escalier.
La chambre de grand-père était de l'autre côté, sur le jardin, après
la salle à manger. C'était la pièce la plus grande, la plus agréable,
celle où l'on se tenait le plus souvent.
Ce qui frappait tout de suite en y entrant, c'était une forte odeur de
chat.
On a, plus tard, attribué à mon père cet amour exagéré pour les chats:
c'est sa famille, plutôt, qui en était atteinte, car je n'ai vu que là,
ces aimables félins en nombre vraiment un peu excessif. On leur avait
abandonné une vaste bergère, sur laquelle ils couchaient, tous ensemble.
Il y en avait de gros, de maigres, des angoras, des ras, de jolis, de
laids; sept ou huit, au moins, tous très doux, mais sans beaucoup de
personnalité.
Grand-père les tolérait dans sa chambre, où leur bergère tenait presque
le milieu. Lui, avait son fauteuil au coin de la cheminée qui était
placée d'une façon singulière, entre les deux fenêtres il se tenait
là, le plus souvent lisant un journal ou un livre. Si je n'y étais pas
forcée, je me risquais peu dans cette chambre, où il fallait rester
tranquille, guettée, du coin de l'œil, par un juge sévère, qui ne
laissait rien passer.