XVI

Comment se fit la seconde et définitive séparation d'avec ma

nourrice?... Je ne le sais presque pas. Sans doute on dut l'entourer,

cette fois, de précautions et de transitions qui rendirent le

déchirement moins douloureux.

Je crois que cela commença par une partie de plaisir, où la chérie

m'accompagnait, et elle resta, même, plusieurs jours avec moi.

D'ailleurs ce n'était pas rue Rougemont que nous allions; de cette

façon, je n'avais pas de méfiance.

On me confiait à mon grand-père, qui vivait, avec ses deux filles,

sœurs de mon père, au Grand-Montrouge.

Un jardin!... des fleurs!... des arbres!... la vraie campagne!...

Cela me séduisit tout de suite. J'étais grisée par tant de lumière,

après la pénombre de l'impasse d'Antin. Le temple grec de la barrière

Monceau, et même les beautés sahariennes du terrain vague, furent vite

éclipsées par les splendeurs champêtres du Grand-Montrouge.

Dans les premiers temps, pour m'apprivoiser, on me laissa complètement

libre. Je parcourais le jardin, qui, par le fond, communiquait à des

vergers, puis à une prairie. La découverte de la nature m'absorba et

m'enthousiasma tellement que tout autre sentiment fut submergé.

Route de Châtillon! C'était là que mon grand-père vivait, dans une

petite maison, alignée au trottoir, qui n'avait qu'un rez-de-chaussée

et un étage. Il n'occupait, avec ses filles, que ce premier et unique

étage, composé de quatre pièces et d'une cuisine. De la salle à manger,

sur le derrière de la maison, un petit escalier extérieur descendait

dans une petite cour, séparée du jardin par une grille de bois et une

porte, entre deux piliers. Le plus bel ornement de ce jardin, où l'on

descendait par deux marches, était, au milieu de la pelouse centrale,

un large catalpa.

Il fallut apprendre de nouveaux mots: grand-père, tante Lili, tante

Zoé; et me familiariser avec des personnes inconnues. Le père Gautier,

comme on l'appelait, me parut très terrible tout d'abord. Assez grand,

sec, imberbe le teint brun, la voix forte, armé d'une grosse canne à

pomme d'argent que je remarquai tout de suite; je compris bien qu'avec

lui ça ne serait pas commode. Les tantes m'inquiétaient moins; je les

sentais sans volonté, assouplies à l'obéissance, et craintives devant

leur père. Au premier aspect, elles semblaient à peu près pareilles; il

y avait pourtant des différences: tante Lili avait un nez long, gros

du bout, de tout petits yeux et la bouche trop grande tandis que tante

Zoé, qui ressemblait à son père, avait le nez court, les yeux ronds

et la bouche mince. Leurs cheveux noirs étaient ondulés et ramassés

derrière la nuque en un simple chignon.

Une robe noire et plate, avec un volant dans le bas, les habillait

toutes les deux de même.

La tante Lili était la plus douce, la plus molle, celle qui cédait tout

de suite; je la préférais, sans pouvoir dire que je l'aimais le plus.

En réalité, je n'aimais pas. Sans doute, j'avais dépensé trop d'amour

dans ma première enfance; mon cœur, resté exclusif, n'avait plus rien

à donner. Je ne retrouvais d'élan de tendresse que pour ma nourrice,

toujours, quand elle venait me voir, et elle venait souvent, malgré

l'énorme distance des Batignolles au Grand-Montrouge. Lorsqu'elle s'en

allait, je la reconduisais à n'en plus finir, le plus loin possible, et

elle devait jurer de revenir le lendemain.

Pour les autres, je savais être aimable, si l'on était doux avec

moi. Je me laissais embrasser, mais je n'embrassais pas, et il était

impossible de me faire dire que j'aimais. Tout ce que l'on pouvait

obtenir, en mettant à ce prix quelque friandise convoitée, était par

exemple:

«Je t'aime, pomme», ou «Je t'aime, confiture».

Mais: Je t'aime, tout court, jamais.

Le rez-de-chaussée de la maison était habité par un vieux soldat de

Napoléon, le père Rigolet. Il avait été canonnier, ce qui expliquait

sa surdité presque complète. Il vivait là, avec sa femme, sa fille

mariée et les enfants de cette fille. Elle s'appelait Florine et était

repasseuse, ce qui me rappelait Marie. A cause de cela, j'étais attirée

vers cette famille. Florine avait un garçon d'une quinzaine d'années et

une petite fille de cinq à six ans, qui devint bientôt ma camarade.

Cette liberté que l'on m'avait laissée dans les premiers temps, il fut

bien difficile de me la reprendre. Le grand air, le jardin, la prairie

surtout, je n'en étais jamais rassasiée; quand on me faisait rentrer,

par l'appât de quelque tartine, je trépignais d'impatience, si on ne me

laissait pas aussitôt ressortir.

En somme, le jardin n'offrait pas de danger et on me voyait de la

chambre de grand-père. Le plus souvent, je pouvais repartir, et comme

on ne voulait pas me brusquer, sachant que je n'avais été asservie

à aucune espèce de discipline, la surveillance se bornait à une

recommandation, que me criait tante Lili, du haut de la fenêtre:

--Ne vas pas au soleil sans chapeau!

Mais mon chapeau était toujours envolé, et, à force de répéter sa

phrase, tante Lili se trompait, elle disait:

--Ne vas pas au chapeau sans soleil!

Ce qui me donnait le fou rire.

Mon ambition était d'ouvrir la porte du jardin, pour filer plus loin,

là-bas, dans la prairie. Je m'y acharnais sans y arriver. Nini Rigolet,

ma nouvelle amie, m'apporta un concours précieux: elle savait ouvrir

la porte!... Alors, nous nous échappions à travers les petits vergers,

enclos de treillages bas, et nous débouchions dans l'affolante prairie.

Je m'arrêtais d'abord, en extase devant le vaste tapis vert, devant

cet espace qui me semblait sans limites. Puis, avec un cri d'oiseau

délivré, je me lançais dans une galopade effrénée, où Nini me suivait,

et qui nous entraînait fort loin.

Tout à coup elle s'arrêtait, comme pétrifiée, et me criait:

--Méfie-toi, v'là ton grand-père!

En effet, il paraissait, brandissant sa terrible canne, marchant

dans l'herbe à grandes enjambées et m'invectivant, dans la langue

pittoresque de la Gascogne, d'où il était.

J'avais vite fait de détaler et il avait beau courir!

Notre manœuvre consistait à regagner à toutes jambes, par un grand

détour, la route de Châtillon, pour rentrer par la porte de la maison

ouvrant de ce côté. Quand le grand-père revenait, hors d'haleine, par

le jardin, je me cachais, afin de laisser passer sa colère.

Le soir, à table, pour me punir, on changeait mon couvert de place.

Je n'étais pas à côté de grand-père! Je me montrais sensible à cette

privation,--qui ne me privait guère,--pour qu'on n'imaginât pas

d'autres représailles.

Elle était bien extraordinaire, cette table où nous dînions. En acajou,

foncé comme un beau marron d'Inde, d'une taille inusitée, elle eût

empli toute la salle si on avait essayé d'en déplier les battants,

épais de plusieurs centimètres. Aussi était elle accotée à la plus

longue cloison et toujours repliée, sauf aux heures des repas où on

relevait un battant. Nous y étions drôlement installés, à côté les uns

des autres, sur un seul demi-cercle, avec la muraille pour vis-à-vis.

A tout moment, l'une ou l'autre des tantes se levait, pour aller

prendre les plats ou les remporter, car il n'y avait pas de domestique.

Mon grand-père, contraint à un moment de sa vie, par des revers de

fortune, à chercher un emploi, avait été chef de bureau à l'octroi

de Passy; maintenant c'était la maigre retraite, à peine suffisante,

la vie restreinte et, pour les filles, qui dépassaient la trentaine,

l'avenir sans issue, le définitif renoncement aux espoirs tenaces, tous

les rêves secrets fauchés, avant d'avoir pu fleurir; le dévouement

résigné au père vieilli et aigri.

Cette route de Châtillon, c'était à peu près le désert. Elle était

régulièrement tracée, avec des trottoirs de chaque côté, mais il

n'y avait pas de maisons, ou fort peu. Des palissades, bordant des

potagers, quelques murs, dépassés par des arbres, longeaient le

trottoir, surtout de notre côté. En face, il n'y avait rien, rien qui

gênât la vue sur la plaine, qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Tout

d'abord cette immense étendue m'en imposa. Le ciel surtout, le ciel

éblouissant, me causait une extrême surprise. Jamais je n'en avais

vu, encore, un aussi grand morceau, et devant tant de lumière, tant

d'air, tant d'espace, une sorte de vertige m'empêchait de traverser la

chaussée.

Je me contentais de regarder, du seuil de la maison, qui devint

bientôt un lieu de prédilection.

Le père Rigolet, le vieux canonnier de l'Empire, avait là son quartier

général. Assis sur les marches, fumant sa pipe, il finissait de vivre,

oisif, puisque son ouvrage à lui était fini. Doux, craintif, isolé

dans le silence de sa surdité, il repensait, sans doute, à tant de

choses qu'il avait vues, en laissant vaguer son regard sur cette plaine

déserte. Quelques vestiges militaires se retrouvaient dans son costume:

sa blouse bleue était serrée par un ceinturon à boucle de cuivre et

une médaille était épinglée sur la toile déteinte. Il avait une bonne

grosse tête, toute ronde, avec de larges oreilles rouges. Ce brave

homme m'intéressait beaucoup; en le regardant, je le trouvais comique;

mais ce qu'on disait de lui me faisait bien voir qu'il était autre

chose que les autres. J'aurais bien voulu savoir comment avait fait

le canon pour le rendre sourd. Aussi, bien souvent, je me haussais

jusqu'à l'embouchure énorme de son oreille, d'où jaillissait un bouquet

de poils gris qui me donnait tant envie de rire, et je lui criais de

toutes mes forces:

--Père Rigolet, raconte-moi des choses!... Alors, il retirait sa pipe;

sa bouche molle s'ouvrait largement, dans un rire sans dents:

--Ah! oui! Ah! oui! disait-il.

Et d'une voix rouillée et mouillée il se mettait à raconter de confuses

histoires, en phrases désordonnées et incompréhensibles, que j'écoutais

les sourcils froncés, tant je m'efforçais pour n'en pas perdre les fils

enchevêtrés.

Mais bientôt je le plantais là, au milieu de sa narration, le pauvre

vieux canonnier, pour aller courir avec Nini, tandis qu'il hochait

tristement sa grosse tête, et remettait dans sa bouche sa pipe éteinte.

Tante Zoé, qui était plus décidée, plus vive, était chargé des

relations extérieures, des courses, des achats, de la cuisine. Tante

Lili aimait mieux coudre et s'occuper du ménage. Elle y apportait un

soin méticuleux et je connus là, de très près, toutes les manigances

des parquets cirés, qui m'avaient toujours si fort intéressée. Un

frotteur venait de temps en temps, mais il avait vraiment bien peu à

faire, tellement tout était entretenu, luisant et irréprochable.

Moi seule je mettais du désordre; j'apportais continuellement à mes

semelles le sable et la boue du dehors. Tante Lili avait renoncé à

récriminer; elle me suivait pas à pas, et sans se lasser, remettait

en place ce que je dérangeais; si mes pieds avaient marqué de taches

ternes les luisances intactes, aussitôt j'entendais le bâton à cire

faire son ronron et le coup de brosse qui réparait le désastre.

La pièce la plus soignée était la chambre des tantes, où je couchais

aussi. On avait réuni là les meilleurs restes de l'ancienne aisance:

de gros meubles de style Empire, tous de l'acajou le plus foncé, des

rideaux de lampas, d'un rouge presque noir, des coussins à bandes de

tapisserie, la précieuse garniture de cheminée, lapis et or, et toutes

les épaves où s'attachaient des souvenirs.

Au mur principal, était suspendu le portrait, grandeur naturelle,

de la mère défunte, si différente, physiquement, de tous ceux de sa

descendance: blonde, au nez aquilin, aux yeux bleus, à la peau rosée.

Il y avait aussi, dans des cadres ovales, quatre têtes de femmes que

mon père, en 1829, n'ayant pas alors 18 ans, avait peintes à l'occasion

de la fête de sa mère.

Dès que l'on était levé et une fois la chambre faite, on fermait les

persiennes, pour maintenir une pénombre favorable à la conservation de

toutes ces splendeurs.

Les deux fenêtres donnaient sur la route de Châtillon, ainsi que celle

de la cuisine, séparée de la chambre par le palier de l'escalier.

La chambre de grand-père était de l'autre côté, sur le jardin, après

la salle à manger. C'était la pièce la plus grande, la plus agréable,

celle où l'on se tenait le plus souvent.

Ce qui frappait tout de suite en y entrant, c'était une forte odeur de

chat.

On a, plus tard, attribué à mon père cet amour exagéré pour les chats:

c'est sa famille, plutôt, qui en était atteinte, car je n'ai vu que là,

ces aimables félins en nombre vraiment un peu excessif. On leur avait

abandonné une vaste bergère, sur laquelle ils couchaient, tous ensemble.

Il y en avait de gros, de maigres, des angoras, des ras, de jolis, de

laids; sept ou huit, au moins, tous très doux, mais sans beaucoup de

personnalité.

Grand-père les tolérait dans sa chambre, où leur bergère tenait presque

le milieu. Lui, avait son fauteuil au coin de la cheminée qui était

placée d'une façon singulière, entre les deux fenêtres il se tenait

là, le plus souvent lisant un journal ou un livre. Si je n'y étais pas

forcée, je me risquais peu dans cette chambre, où il fallait rester

tranquille, guettée, du coin de l'œil, par un juge sévère, qui ne

laissait rien passer.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 21 / 75 题