Un matin, on trouva morte la chèvre blanche.
Quelle émotion! Quelle catastrophe!...
Savais-je ce qu'était la mort? Jamais jusque-là je n'avais eu d'elle
aucune notion; mais elle est en nous et je crois qu'on la comprend
d'emblée. J'avais bien le sentiment que c'était quelque chose de
définitif; que, plus jamais, la chèvre blanche ne traînerait ma
voiture; qu'elle ne m'appellerait plus, en bêlant, de sa logette, sous
l'escalier; que je n'entendrais plus les chocs rapides de ses petits
sabots sur les marches, quand elle s'échappait pour me rejoindre.
J'étais consternée, mais sans cris et sans larmes.
Le lendemain, on vint chercher la morte, pour l'emporter, et j'eus,
alors, une impression effrayante.
Dans l'impasse, qu'elle emplissait presque entièrement, m'apparut une
voiture terrible, aussi haute que notre maison; et sa hauteur était
faite d'un amoncellement de bêtes mortes.
Ces bêtes, tout aplaties et roides, n'étaient sans doute que des
peaux,--je comprends cela en y repensant;--mais elles n'en étaient
que plus stupéfiantes. Des hommes criaient, en fouaillant d'énormes
chevaux, dont les fers glissaient et claquaient sur le pavé.
Cette voiture, ces hommes, pour moi, n'étaient pas de ce monde; ils
venaient d'où allaient les morts et y retournaient.
Jamais vision de poète, descente aux enfers, descriptions d'épouvantes
et de cataclysmes ne m'ont redonné une impression aussi intense.
J'eus le sentiment de l'inexorable; des dangers de vivre; du destin
qui frappe soudainement, et de l'inconnu effrayant, où s'en vont des
charretées de victimes.
Quand un des hommes d'un geste violent, envoya au bout de sa fourche
ma pauvre chèvre blanche, tout en haut, sur cet entassement de bêtes
mortes, je suffoquai, comme si une main eût serré ma gorge, et je
cachai dans les jupes de ma nourrice ma figure mouillée de larmes.
Longtemps, longtemps je fus hantée par le cauchemar de cette voiture
sinistre, emportant à jamais la première bête que j'aie aimée.