J'aimais à embrasser les poêles rouges, à prendre avec mes doigts la
flamme des chandelles, ou à la regarder de très près. Je garde de ce
goût singulier plusieurs marques, entre autres, deux cils brûlés et une
petite place ronde, toute nue, dans les cheveux.
Cette manie, dont les brûlures mêmes ne me guérissaient pas, était le
plus grand souci de ma chère nourrice. Elle avait fait entourer le
poêle d'une grille, et on mettait autant que possible les lumières hors
de ma portée. Mais j'avais l'acharnement qu'ont les papillons à se
roussir les ailes et il fallait me surveiller sans cesse.
Je devais être, d'ailleurs, un bien terrible nourrisson, avec, sans
doute, des drôleries et des gentillesses qui me faisaient aimer tout
de même, car, sans cela, l'idolâtrie que toute cette famille garda
toujours pour moi, serait incompréhensible.
Pauline, qui avait cinq ou six ans, était naturellement la moins
soumise à mes volontés, elle me résistait quelquefois et, vite rappelée
à l'ordre, demeurait boudeuse, avec, je le crois, de la jalousie.
Jalouse, je l'étais bien plus qu'elle, moi, quoique plus nouvelle
encore dans la vie; ce n'était d'aucune des personnes de la famille,
mais d'un étranger, que je ne voyais que rarement, trop souvent encore,
à mon idée.
Avant moi, ma nourrice avait élevé un autre enfant, frère de lait de
Pauline; il habitait Paris, et elle allait le voir de temps en temps.
Comme elle ne me quittait jamais, j'y allais naturellement aussi.
Pourquoi étais-je horriblement jalouse de cet enfant? Comment
comprenais-je si bien qu'il avait été avant moi, ce que j'étais alors,
et pourquoi cette idée m'était-elle insupportable? Je ne me l'explique
pas, mais la souffrance est certaine, et c'est par elle que je me
souviens si bien.
Comme toujours le décor m'apparaît très précis, on dirait éclairé par
la lueur du sentiment qui s'est produit là.
Je revois au rez-de-chaussée,--je ne sais où, par exemple,--une salle
à manger, longue et étroite, éclairée par une seule fenêtre à grands
rideaux verts. Un parquet clair, très ciré, dont le bois formait des
losanges--le parquet, si différent des carreaux de chez nous, était
toujours ce qui me frappait le plus.--Le bas de la salle est ce que je
vois le mieux, à cause de ma taille, la perspective des pieds, en chêne
sculpté, des hautes chaises et le dessous de la table.
C'est là que nous attendions, debout, elle me tenant par la main, pour
que je sois sage.
Bientôt une porte s'ouvrait, donnant passage au petit garçon.--Je me
souviens qu'il se haussait pour la refermer.--Puis il courait à nous,
embrassait ma nourrice et se baissait sur ses talons, pour se mettre à
ma hauteur, et me faire des gentillesses.
Il m'apportait ses joujoux, m'offrait des friandises; mais je ne
répondais pas à ses avances, rencognée dans les jupes, la tête baissée,
je le considérais, en dessous, le cœur très gros.
Une fois dehors, je ne me contenais plus; moi qui ne pleurais jamais,
je me jetais tout en larmes, dans les bras de ma chérie. Je ne sais si
j'exprimais par des mots ce que j'éprouvais, mais elle le comprenait
très bien, puisqu'elle m'assurait qu'elle n'aimait pas ce petit
garçon-là comme elle m'aimait, qu'elle ne l'avait jamais aimé la
moitié autant; qu'elle m'aimait, moi, plus que tous ses enfants réunis.
Elle ne parvenait cependant à me calmer qu'en me promettant de ne plus
retourner le voir.