L'enfant Jésus confié à une famille chrétienne n'eût certes pas été
traité avec plus de dévotion et d'amour, que je ne l'étais par cette
famille. Je ne m'explique pas du tout la cause de cet engouement, qui
ne se démentit jamais. Pour le père et pour la mère, leurs propres
enfants reculèrent au second rang, dans leur affection, et ceux-ci,
sans en prendre ombrage, se firent mes esclaves soumis.
Je n'ai jamais retrouvé d'impression comparable à celle que me donna,
dès mes premiers pas dans la vie, cette domination indiscutée sur tous
ceux qui m'entouraient. J'avais, sans doute, une très glorieuse idée de
moi-même et de ma supériorité, car je me revois toujours, portée par
les chers bras, que je ne quittais guère, et dominant tout, du haut de
ce piédestal vivant, non pas seulement parce que j'étais plus haut,
mais parce que je dominais. Pour Elle, mon despotisme était tout de
tendresse et consistait surtout à la garder le plus près possible; mais
pour les autres, il devait être impitoyable.
V
Un matin, ma mère vint à l'improviste.
La clé était sur la porte; elle entra et fut tout de suite dans la
seconde pièce.
Ma nourrice était en train de faire son lit, et comme, pour cela, je
n'entendais pas être délaissée, elle me tenait sur un de ses bras et
s'ingéniait à faire le lit d'une seule main.
--Eh bien! est-ce que vous êtes folle? s'écria ma mère, d'une voix
sonore et rude; fi! que c'est vilain de fatiguer sa _nounou_ comme cela.
Elle m'enleva, à mon grand déplaisir, et me mit à terre. Mais j'avais
compris que je la fatiguais, Elle. C'est ce qui me frappa surtout dans
cette scène, et la marqua dans ma mémoire.
C'est aussi le plus ancien souvenir que j'ai de ma mère.