IV

L'enfant Jésus confié à une famille chrétienne n'eût certes pas été

traité avec plus de dévotion et d'amour, que je ne l'étais par cette

famille. Je ne m'explique pas du tout la cause de cet engouement, qui

ne se démentit jamais. Pour le père et pour la mère, leurs propres

enfants reculèrent au second rang, dans leur affection, et ceux-ci,

sans en prendre ombrage, se firent mes esclaves soumis.

Je n'ai jamais retrouvé d'impression comparable à celle que me donna,

dès mes premiers pas dans la vie, cette domination indiscutée sur tous

ceux qui m'entouraient. J'avais, sans doute, une très glorieuse idée de

moi-même et de ma supériorité, car je me revois toujours, portée par

les chers bras, que je ne quittais guère, et dominant tout, du haut de

ce piédestal vivant, non pas seulement parce que j'étais plus haut,

mais parce que je dominais. Pour Elle, mon despotisme était tout de

tendresse et consistait surtout à la garder le plus près possible; mais

pour les autres, il devait être impitoyable.

V

Un matin, ma mère vint à l'improviste.

La clé était sur la porte; elle entra et fut tout de suite dans la

seconde pièce.

Ma nourrice était en train de faire son lit, et comme, pour cela, je

n'entendais pas être délaissée, elle me tenait sur un de ses bras et

s'ingéniait à faire le lit d'une seule main.

--Eh bien! est-ce que vous êtes folle? s'écria ma mère, d'une voix

sonore et rude; fi! que c'est vilain de fatiguer sa _nounou_ comme cela.

Elle m'enleva, à mon grand déplaisir, et me mit à terre. Mais j'avais

compris que je la fatiguais, Elle. C'est ce qui me frappa surtout dans

cette scène, et la marqua dans ma mémoire.

C'est aussi le plus ancien souvenir que j'ai de ma mère.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 11 / 75 题