III

Ma nourrice portait un nom grec; elle s'appelait: Damon.

C'était une de ces natures fines et rares comme on en rencontre

quelquefois dans les milieux les plus contraires. Une créature tout

en tendresse, dévouement, abnégation, et qui avait l'intuition des

plus subtiles délicatesses. Elle était mince, blonde, avec des yeux

délicieux, envoûtés dans la pénombre de profondes orbites, des mains

pâles veinées de bleu, la voix très douce.

Toujours elle portait un petit châle, attaché aux épaules par des

épingles, et un serre-tête blanc bordé d'une auréole tuyautée.

Elle devait avoir plus de trente ans, lorsqu'on me mit dans ses bras,

car, de ses quatre enfants, Marie, Sidonie, Pauline et Eugène, l'aînée

était en âge d'être mariée.

Le très humble logis était situé aux Batignolles, impasse d'Antin, une

petite ruelle qui s'ouvrait sur le boulevard. Il était composé de deux

pièces carrelées et d'un cabinet noir, où couchait Sidonie; mais il y

avait une autre chambre, sur le même palier, pour Marie et Pauline.

Eugène, mon frère de lait, était sans doute en nourrice ailleurs,

car je ne le vis que plus tard. Les fenêtres ne donnaient pas sur

l'impasse, mais sur un petit jardin, qui fut mon premier horizon.

La seule vision qui me reste de mon berceau me vient d'une grande

terreur que j'eus, y étant couchée, mais je le vois très nettement au

point que je pourrais le dessiner. C'était un carré de bois jaune, sans

rideaux, dont la partie la plus haute, à jours, était formée de petits

balustres. Il était placé dans la seconde pièce, tout de suite près de

la porte et en face du lit de ma nourrice.

Je devais être malade, avec la fièvre, sans doute; un médecin était

venu et avait ordonné l'effroyable chose qui suivit: on voulait me

faire dévorer par une bête noire et visqueuse: une sangsue!

Je me vois, debout sur le lit, me débattant avec des cris frénétiques;

puis enjambant la balustrade et échappée aux bras qui me retenaient,

courant nu-pieds, sur le carreau froid. Je voulais gagner l'escalier,

me sauver dehors. On me rattrapa, on me supplia: ma pauvre _nounou_

pleurait; mais je ne parvins pas à surmonter l'horreur: l'affreuse bête

ne suça pas mon sang.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 10 / 75 题