LA DUCHESSE DE BERRY EN VENDÉE[459].

[Note 459: Ci-dessus, p. 507.]

Dans la seconde quinzaine de mars 1832, la duchesse de Berry avait

adressé à Chateaubriand une lettre ainsi conçue:

Ma lettre au ... adressée à M....[460] devant vous être

communiquée, je ne vous écris que pour vous dire qu'il est bien

important que vous puissiez le joindre sans perdre un instant, et

pour vous répéter combien je compte sur vous dans cette occasion

décisive. Puissions-nous travailler avec succès au bonheur de la

France et être bientôt à même de vous prouver toute ma

reconnaissance!

[Note 460: Les lacunes qui se trouvent dans cette lettre sont

dues à l'emploi de l'encre sympathique.]

MARIE-CAROLINE, _régente de France_.

15 mars 1832.

Même communication était faite, à la même heure, à M. Hyde de Neuville

et au duc de Fitz-James. Tous les trois, convaincus que la prise d'arme

projetée par la mère d'Henri V, ne pouvait qu'aboutir à un échec,

s'efforcèrent de l'en détourner. Chateaubriand lui écrivit une lettre

qui se terminait ainsi:

Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes,

l'apathie est grande. Si Henri V pouvait être transporté aux

Tuileries sans secousses, sans léser le plus léger intérêt, nous

serions bien près d'une Restauration. Mais elle est encore loin,

si des événements que Dieu seul connaît ne viennent pas changer

la situation[461]!

[Note 461: _Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville_,

t. III, p. 493.]

La duchesse de Berry avait passé outre. On apprenait successivement son

débarquement en Provence, son arrivée en Vendée. La prise d'armes,

confiée au maréchal de Bourmont, était imminente si aucun contre-ordre

n'était donné. Chateaubriand, Fitz-James et Hyde de Neuville estimèrent

qu'il était de leur devoir de faire un nouvel et suprême appel à la

raison et au coeur de la princesse. Chateaubriand rédigea une Note, qui

devait être remise par l'homme le mieux fait pour donner des conseils

utiles, par Berryer. Cette Note ne figure pas dans les _Mémoires_. En

voici le texte:

Les personnes en qui on a reporté une honorable confiance ne

peuvent s'empêcher de témoigner leur douleur des conseils en

vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils

ont été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui

ne connaissent ni l'état actuel des choses ni les dispositions

des esprits. On se trompe quand on croit à la possibilité d'un

mouvement dans Paris. On ne trouverait pas douze cents hommes,

non mêlés d'agents de police, qui pour quelques écus feraient du

bruit dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde

nationale et une garnison fidèle. On se trompe sur la Vendée

comme on s'est trompé sur le Midi. Cette terre de dévouement et

de sacrifices est désolée par une armée nombreuse, aidée de la

population des villes, presque toutes antilégitimistes. Une levée

de paysans n'aboutirait désormais qu'à faire saccager les

campagnes et à consolider le gouvernement actuel par un triomphe

facile. On pense que, si la mère de Henri V était en France, elle

devrait se hâter d'en sortir, après avoir ordonné à tous ses

chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'être venue

organiser la guerre civile, elle serait venue commander la paix;

elle aurait eu la double gloire d'accomplir une action d'un grand

courage et d'arrêter l'effusion du sang français. Les sages amis

de la légitimité que l'on n'a jamais prévenus de ce que l'on

voulait faire, qui n'ont jamais été consultés sur les partis

hasardeux que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits

que lorsqu'ils ont été accomplis, renvoient la responsabilité de

ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs.

Ils ne peuvent ni mériter l'honneur ni encourir le blâme dans les

chances de l'une ou l'autre fortune.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 104 / 124 题