LA NÉMÉSIS DE BARTHÉLEMY. CHATEAUBRIAND, LAMARTINE ET BALZAC[456].

[Note 456: Ci-dessus, p. 461.]

On vient de voir avec quelle éloquence Chateaubriand avait répondu à

l'auteur de _Némésis_, le rappelant au respect de ces nobles et saintes

choses, la religion, l'innocence et le malheur. Le poète

révolutionnaire, l'insulteur haineux de la Monarchie et de l'Église, ne

laissa pas de recevoir encore d'autres leçons. Lamartine, à ce moment,

était candidat à la députation quelque part, à Dunkerque, je crois.

Barthélemy décocha au chantre des _Méditations_ et des _Harmonies_

quelques-unes de ses flèches les plus acérées:

D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes,

Tes _Gloria Patri_ délayés en des tomes,

Tes psaumes de David imprimés sur vélin:

Mais quand de tes billets l'échéance est venue,

Poète financier, tu descends de la nue,

Pour traiter avec Gosselin...

On n'a point oublié tes oeuvres trop récentes,

Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes,

Et sur l'autel Rémois ton vol de séraphin;

Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes,

Pour les calamités des augustes victimes,

Et pour ton seigneur le Dauphin.

Va, les temps sont passés des sublimes extases,

Des harpes de Sion, des saintes paraphrases;

Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho;

Va donc, selon tes voeux, gémir en Palestine,

Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine

Aux électeurs de Jéricho.

La réponse de Lamartine fut superbe. Celui-là avait vraiment dans son

carquois les flèches d'Apollon:

Non, sous quelque drapeau que le barde se range,

La muse sert sa gloire et non ses passions;

Non, je n'ai pas coupé les ailes à cet ange

Pour l'atteler hurlant au char des factions.

Non, je n'ai pas couvert du masque populaire

Son front resplendissant des feux du saint parvis.

Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colère,

Changé ma muse en Némésis...

Mais ces strophes vengeresses sont dans toutes les mémoires. Il suffit

ici de les rappeler.

Moins illustre alors que Chateaubriand et Lamartine, mais destiné à les

rejoindre dans la gloire, Balzac n'était encore que l'auteur des

_Chouans_ et des _Scènes de la vie privée_. Autant et plus que Lamartine

et Chateaubriand, il avait la haine de la révolution et le respect de la

monarchie. Le 1er mai 1831, l'auteur de _Némésis_ publia, sous ce titre,

la _Statue de Napoléon_, une pièce dans laquelle il jetait l'insulte aux

Bourbons de la branche aînée. La lettre que lui écrivit aussitôt Balzac

mérite de prendre place à côté de celle de Chateaubriand. On me saura

sans doute gré de la reproduire ici.

Paris, ce 3 mai 1831.

Monsieur,

N'ayant pas l'honneur de vous connaître personnellement, je vous

prie d'abord d'excuser ma liberté; puis, permettez-moi de vous

soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche

dernier, la _Statue de Napoléon_.

Avant tout, je vous féliciterai d'une chose: quand je vis

apparaître votre journal, je craignis sincèrement qu'un homme de

votre trempe et de votre talent ne s'engouât des idées

révolutionnaires et jacobines, qui redeviennent à la mode et

forment chaque jour de nouveaux prosélytes, idées qui nous

feraient rétrograder jusqu'au charnier fangeux des Hébert, des

Chaumette, des Marat, et que tout homme de coeur doit combattre

et repousser vigoureusement. Votre numéro de dimanche m'a

pleinement rassuré là-dessus; il met _Némésis_ d'accord avec vos

précédents ouvrages; il en fait le pendant polémique de _Napoléon

en Égypte_, de _Waterloo_, du _Fils de l'homme_. Vous donnez un

organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui

voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la

Terreur. Encore une fois, monsieur, je vous félicite.

Mais est-il nécessaire, pour défendre la cause que vous servez,

d'attaquer sans cesse et sans relâche une famille malheureuse et

exilée? Vous avez fait à la monarchie légitime une guerre assez

rude, vous lui avez porté des coups assez éclatants pour être

généreux après la victoire. Aujourd'hui, l'adversaire est désarmé

et à terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Dès le

début de votre pièce, vous montrez votre haine terrible pour

cette famille que l'exil frappe pour la troisième fois. Vous leur

faites vos sanglants reproches avec la même acrimonie et le même

fiel que s'ils étaient encore sur le trône.

Prenez garde, Monsieur! Sur ce chemin on dépasse aisément le but,

et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne pas frapper

juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de

Napoléon; ce fut un acte malheureux, à mon sens; mais aujourd'hui

que seize ans ont passé sur ces événements, est-ce une raison

pour oublier ce que Louis XVIII fît, dès le premier jour, pour

arrêter les dévastations des soldats des puissances étrangères,

ses alliées, qui restauraient son trône? Je ne le crois pas. La

haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu'on

flétrisse ces hommes qui se montrèrent _plus royalistes que le

roi_, et qui, dans leur zèle insensé, compromirent de tout leur

pouvoir la dignité royale.

Pour ma part, je méprise souverainement ces hommes. On les

rencontre à la queue de tous les partis et aucune infamie ne les

arrête; ils feraient détester la meilleure des causes et haïr le

plus juste des hommes. Réservez vos foudroyants anathèmes pour

ces êtres vils, Monsieur, et tous les gens de coeur applaudiront

aux coups de fouet de votre _Némésis_ vengeresse. Vous pourrez

bien rester encore l'organe d'un parti, mais ce parti sera grossi

de tous les honnêtes gens.

C'est vraiment dommage, Monsieur, qu'une poésie aussi vigoureuse

que la vôtre s'égare de la sorte. Ne soyez pas étonné de la

franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs à subir et à

supporter et, nonobstant _mes opinions bien arrêtées_, je sais

admirer et louer en dehors d'elles.

Ôtez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d'une

brutalité offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de

leur énergie et de leur chaleur, prennent un caractère monumental

tout à fait digne du sujet que vous avez traité. Vous y dites de

fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et ses

instincts et ses goûts artistiques. Votre appel sera entendu sans

doute et aussi ce que vous demandez, qu'on équipe une flotte qui

nous rapporte les cendres de l'empereur.

À propos de cette installation de la famille impériale, vous

parlez de l'exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde,

Monsieur, de toute mauvaise pensée qui pourrait vous froisser!

Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute,

n'eût-il pas dû vous conseiller le respect de cet exil plus

récent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes,

reproches que je pourrais appeler dynastiques? Cet exil de la

famille de Napoléon, je voudrais le voir cesser, Monsieur, mais

je trouverais injuste qu'elle accusât les Bourbons de tout ce qui

s'est passé en 1815. Les temps de troubles permettent aux

scélérats de tout ordre et de toute nuance de se livrer à leurs

vilenies et à leurs scélératesses et ils en profitent.

Je terminerai cette lettre déjà trop longue, en formant un désir:

c'est que nous n'en arrivions jamais au poème héroïque par lequel

vous avez terminé votre satire. Nous avons eu assez de grandes

guerres; je crois que le temps des grandes paix est arrivé,

nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour

vérités leurs rêveries et ne consultent jamais les nécessités

populaires.

Agréez, Monsieur, l'hommage des sentiments avec lesquels j'ai

l'honneur d'être votre dévoué serviteur[457].

[Note 457: _Correspondance de H. de Balzac_, t. I, p. 110.]

Le 1er avril 1832, la _Némésis_ cessait de paraître. Le poète détendait

son arc; mais c'était, disait-il, pour le reprendre bientôt; après un

peu de repos, ses forces une fois revenues, il descendrait de nouveau

dans l'arène:

Je prendrai de nouveau le casque et la cuirasse;

Dans l'arène battue où j'imprimai ma trace,

Je viendrai, comme Entelle, aux yeux des combattants,

Raidir un bras connu qui combattit sept ans[458].

[Note 458: _Némésis_, Épilogue.]

Hélas! c'était pour toujours que l'athlète avait déposé son ceste:

_cæstus artemque repono_. Le public, en effet, n'allait pas tarder à

apprendre que l'auteur de _Némésis_, après avoir vidé son carquois,

travaillait, dans une paisible retraite, à une traduction en vers de

l'_Énéide_, pour laquelle le ministère lui avait donné un

_encouragement_ de quatre-vingt mille francs. Barthélemy essaya de se

justifier; sa _Justification_ se perdit au milieu du bruit des

protestations indignées. Il n'en devait rester que ce vers:

L'homme absurde est celui qui ne change jamais.

Plus tard, il essaiera de revenir à la satire. Il publiera la _Nouvelle

Némésis_ (1844-1845); _le Zodiaque_ (1846), etc. Un méprisant silence

accueillera ces vaines tentatives. Sa voix ne trouvera plus d'écho. Cet

homme qui avait tant aimé le bruit et qui avait presque touché à la

gloire, sera condamné pendant vingt ans à rechercher l'obscurité, à fuir

la foule, à ne sortir que le soir, pareil maintenant à _l'homme qui

avait perdu son ombre_.--Barthélemy est mort le 23 août 1867.

X

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 103 / 124 题