CHATEAUBRIAND.

Un autre fidèle de l'Abbaye-au-Bois, Jean-Jacques Ampère, au nom de ses

amis comme au sien, lui écrivait pour le supplier de ne pas abandonner

plus longtemps son pays, de revenir trouver un groupe de jeunes gens

dont la bonne volonté et le libéralisme réclamaient ses encouragements

et ses conseils.

Voici la réponse de Chateaubriand:

Genève, 18 juillet 1831.

Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis touché de votre

noble lettre. Je serais trop fier d'être choisi par cette

jeunesse française que votre caractère et vos talents honorent,

pour être, non pas son guide et son chef, mais son vieil ami.

Mais, Monsieur, l'âge des illusions est passé pour moi; je sens

que mon rôle est fini, ma carrière achevée. Je n'ai jamais fait

cas de la vie: ce qui m'en reste me semble ridicule ou pitoyable;

peu importe que ce vieux chiffon sèche maintenant au soleil de la

patrie ou de l'exil.

Pour bien m'expliquer, Monsieur, il me faudrait un volume, et

peut-être aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous

décourager. Je crains que la liberté ne soit pas un fruit du sol

de la France; hors quelques esprits élevés qui la comprennent, le

reste s'en soucie peu. L'égalité, notre passion naturelle, est

magnifique dans les grands coeurs, mais, pour les âmes étroites,

c'est tout simplement de l'envie; et, dans la foule, des meurtres

et des désordres; et puis l'égalité, comme le cheval de la fable,

se laisse brider et seller pour se défaire de son ennemi;

toujours l'égalité s'est perdue dans le despotisme; cela,

Monsieur, vous expliquera toutes les désertions qui vous

environnent; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir;

enfin, quelque chose de pis en ce moment: l'insensibilité de la

France à ce qui lui fut toujours si cher: l'honneur de son nom et

de ses armes.... Ah! Monsieur, j'ai le malheur d'être un ancien

et un nouveau Français; je me ferais écorcher vif pour l'honneur

de la France et pendre pour ses libertés. À quoi serais-je bon

dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prêt

à livrer les secondes? Entre les panégyristes de la Terreur et

les amis de la paix à tout prix, où est ma place? Combattre les

uns et les autres! Où serait mon public? Y a-t-il en France vingt

hommes comme vous! J'en doute. Vivez, Monsieur, pour conserver le

feu sacré, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper, que vous

et quelques-uns de vos jeunes compagnons en avez seuls le dépôt.

La civilisation générale ne rétrogradera pas, mais elle pourra

périr en un lieu, en un pays, en _France_, et être errante comme

l'Église du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec

douleur, mais sans humeur et sans regrets cachés.... En vérité,

il faudrait être bien fou pour déplorer le peu de jours que cette

révolution enlève à ma vie publique; elle me rend même un service

en mettant dans l'ombre les années où j'allais radoter; je lui

sais gré de m'avoir retranché brusquement du nombre des vivants.

Il y a, dans mon voisinage, à l'hospice du mont Saint-Bernard,

une chambre où l'on dépose, avant de les enterrer, les voyageurs

qui ont péri dans une tourmente: c'est là que je suis engourdi. À

votre âge, Monsieur, il faut soigner sa vie; au mien, il faut

soigner sa mort. L'avenir au delà de la tombe est la jeunesse

des hommes à cheveux blancs; je veux user de cette seconde

jeunesse un peu mieux que je n'ai fait de la première.

Je vous le répète en finissant, Monsieur, votre lettre m'a

profondément touché; elle est digne de vous et de vos sentiments;

c'est tout dire. Pardonnez à la prolixité de ma réponse:

autrefois, je n'écrivais que des billets; aujourd'hui le plus

grand papier ne me suffît plus; c'est une infirmité des

_perruques_. Je ne suis pas Nestor: je n'en ai malheureusement

que les longs propos.

Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je

rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie; et alors,

Monsieur, quel bonheur d'entreprendre avec vous quelque chose

pour le bien et l'honneur de ce beau nom de Français que nous

portons l'un et l'autre avec tant d'orgueil et d'amour.

Je suis, Monsieur, avec le plus entier dévouement et la

considération la plus distinguée, votre très humble et très

obéissant serviteur.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 100 / 124 题