LETTRES DE GENÈVE[455].

[Note 455: Ci-dessus, p. 438.]

Le 16 mai 1831, Chateaubriand était parti pour Genève, où il arriva le

23.

Lorsque Voltaire, au mois de février 1753, était allé se fixer en

Suisse, il avait acheté coup sur coup le château de Montriond, aux

portes de Lausanne, et celui de St-Jean, sur la route de Genève à Lyon.

Il avait fait de ces résidences seigneuriales «un palais d'hiver et un

palais d'été». Encore embelli par ses soins, le château de Saint-Jean

avait dû changer de nom et avait été baptisé par lui sous ce nouveau

vocable: _les Délices_. Ce pauvre diable de Chateaubriand n'était point

un si gros seigneur que Voltaire. Il fut donc tout heureux et tout aise

de pouvoir s'installer, avec Mme de Chateaubriand, dans un modeste

logis, situé à Genève, dans le quartier appelé _les Pâquis_.

C'est de là qu'il écrivait à son vieil ami Ballanche, le 12 juillet

1831, la jolie lettre qu'on va lire:

Genève, 12 juillet 1831.

L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre

intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et

tantôt il me fait écrire, comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que

j'accable Mme Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans

réponse. Voilà les élections, comme je l'avais toujours prévu et

annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en

bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité.

Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et

sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles

X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre

bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à

toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes,

depuis les sans-culotides jusqu'aux 27, 28, et 29 juillet. Une

chose seulement m'étonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je

n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à

tout prix et qu'elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres

qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal

autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves

contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient

que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout

cela.

L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus

elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout

l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses

charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y

croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là mon mal:

car, si toutefois il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis

un chef-d'oeuvre de nature, je passerais mes vieux jours en

contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur

graisse pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais de

mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me

lécherais et j'aurai la plus belle toison du monde.

Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai

pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est

enfin parvenu après avoir fait le voyage complet des petits

cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement

vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis la sonnerie de

l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition

est magnifique, jamais vous n'avez dévoilé votre système avec

plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre _Vision d'Hébal_

est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond.

Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain

pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez

expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création

intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa

chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.

Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très bien vous passer

de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et

de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif,

moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je

serai bientôt délivré des dernières; les premières me

suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne

plus garder une idée de vous! Mille amitiés.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 99 / 124 题