LE DÉPART DE CHERBOURG[444].

[Note 444: Ci-dessus, p. 401.]

C'était le 16 août 1830. Un vaisseau de guerre, le _Great-Britain_, prêt

à mettre à la voile, attendait ses passagers. Ce fut un douloureux et

inoubliable spectacle, lorsque, devant les gardes du corps qui avaient

suivi la famille royale et qui lui présentaient une dernière fois les

armes, on vit passer le vieux roi, le dauphin son fils, la fille de

Louis XVI, appuyée sur le bras de M. de La Rochejaquelein; _Madame_,

duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette; le duc de

Bordeaux, porté par son gouverneur, M. de Damas; et, à quelques pas, sa

soeur, _Mademoiselle_, celle à qui M. le duc de Berry avait dit,

quelques instants avant de mourir: «Mon enfant, puissiez-vous être moins

malheureuse que ceux de votre famille!»--_Mademoiselle_, destinée à voir

un jour son mari assassiné comme l'avait été son père![445] Le roi

Charles X s'embarqua le dernier. Un silence de deuil régnait sur la

côte de France bien des gémissements le suivirent sur les flots.[446]

[Note 445: Le 26 mars 1854, le duc de Parme, Charles de

Bourbon, qui avait épousé la fille du duc de Berry, fut

frappé au coeur d'un coup de stylet par un nouveau Louvel.

Quelques heures après, il mourait dans les bras de sa femme.

«Ce fut une scène pleine de larmes, écrivait un témoin: elle

en rappelait une autre qui avait fait dire à Dupuytren ce mot

expressif: Dieu était là!»]

[Note 446: Lamartine, _Histoire de la Restauration_, t. VIII,

p. 411.]

Dans des pages intitulées: _Le Départ, scène de l'histoire de France_,

Balzac, le plus grand génie littéraire du XIXe siècle avec

Chateaubriand, a raconté l'embarquement du roi Charles X à Cherbourg. Il

m'a paru que ces pages du grand romancier, qui se montre ici, on va le

voir, un grand historien, méritaient d'être rapprochées de celles qu'on

vient de lire dans les _Mémoires d'Outre-tombe_.

Au moment où le roi monta sur le vaisseau qui allait l'emporter en exil,

il s'enferma seul pour prier et pour pleurer. Balzac,--s'il n'était pas

de sa personne sur la rade de Cherbourg, du moins y était-il d'âme et de

coeur,--Balzac dit à l'ami qui l'accompagnait:

En ce moment, ce vieillard à cheveux blancs, enveloppé dans une

idée, victime de son idée, fidèle à son idée, et dont ni vous ni

moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le

monde juge dans le feu du présent, sans se mettre à dix pas dans

la froideur de l'avenir; ce vieillard vous semble pauvre: hélas!

il emporte avec lui la fortune de la France; et, pour ce pas

fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et

d'argent, vous verrez plus de désolation qu'il n'y a eu de

prospérités, de rires et d'or, depuis le commencement de son

règne....

Et dans ces pages d'une éloquence amère, d'une intuition merveilleuse,

il déroule à l'ami qui l'écoute les réalités de l'avenir. Il lui montre

les arts en deuil, suivant le vieux roi dans l'exil; les marchands

d'orviétan politique et les jurés priseurs du budget se refusant à

décréter l'argent nécessaire aux galeries, aux musées, aux essais

longtemps infructueux, aux lentes conquêtes de la pensée ou aux subites

illuminations du génie. «Il y aura cependant un art dans lequel se

feront de grands progrès, l'art du suicide.» Ce vieillard et cet enfant

partis, le peuple sera souverain. La bourgeoisie traduira la

souveraineté du peuple par ce mot: «Plus de supériorité sociale! plus

de nobles! plus de privilèges!» Les ouvriers, à leur tour, la traduiront

par cet autre mot: «Plus d'impôts, et de l'or!» La France connaîtra

bientôt une révolution nouvelle. «Les gens qui mènent par les chemins le

convoi de la monarchie légitime enterreront eux-mêmes l'adjudicataire au

rabais de la couronne et du pouvoir.» Après avoir ainsi prédit 1848,

Balzac décrit en ces termes les temps que nous voyons, le combat auquel

nous assistons aujourd'hui:

Ce combat de la médiocrité contre la richesse, de la pauvreté

contre la médiocrité, n'aura pour chefs que des gens médiocres,

et l'inhabileté débordera du haut en bas sur ce pays si riche en

ce moment, et il nous faudra payer cher l'éducation de nos

nouveaux souverains, de nos nouveaux législateurs.... Il n'y aura

plus qu'un seul pouvoir armé, celui de la représentation

nationale; il n'y aura qu'une seule chose dont on ne doutera pas,

la misère!

Tout cela, disait Balzac, sera le prix du passage de cette famille sur

ce vaisseau. Il ajoutait,--et cette parole encore se devait réaliser:

«Un moment viendra que secrètement ou publiquement, la moitié des

Français regrettera le départ de ce vieillard, de cet enfant, et dira:

«Si la révolution de 1830 était à faire, elle ne se ferait pas.»

Je voudrais pouvoir tout citer de cet admirable écrit, j'en reproduirai

du moins cette page sur les Bourbons:

Quand ils revinrent, ils rapportèrent les olives de la paix, la

prospérité de la paix, et sauvèrent la France, la France déjà

partagée. S'ils payèrent les dettes de l'exil, ils payèrent les

dettes de l'Empire et de la République. Ils versèrent si peu de

sang, qu'aujourd'hui ces tyrans pacifiques s'en vont sans avoir

été défendus, parce que leurs amis ne les savaient pas attaqués.

Dans quelques mois, tous saurez que, même en méprisant les rois,

nous devons mourir sur le seuil de leur palais, en les

protégeant, parce qu'un roi, c'est nous-mêmes, un roi, c'est la

patrie incarnée; un roi héréditaire est le sceau de la propriété,

le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possèdent

contre ceux qui ne possèdent pas. Un roi est la clef de la voûte

sociale; un roi, vraiment roi, est la force, le principe, la

pensée de l'État, et les rois sont des conditions essentielles à

la vie de cette vieille Europe, qui ne peut maintenir sa

suprématie sur le monde que par le luxe, les arts et la pensée.

Tout cela ne vit, ne naît et ne prospère que sous un immense

pouvoir....

Napoléon a péri comme ces Pharaons de l'Écriture, au milieu d'une

mer de sang, de soldats, de chariots brisés, et dans le vaste

linceul d'une plaine de fumée; il a laissé la France plus petite

que les Bourbons ne l'avaient faite; ceux-ci sont tombés, ne

versant guère que le sang des leurs, à peine tachés du sang des

gens qui avaient pris les armes pour la défense d'un contrat, et

qui, dans la victoire, l'ont méconnu.

Eh bien, ces souverains bannis laissent la France agrandie et

florissante. Les preneurs à bail, qui vont essayer d'entreprendre

le bonheur des peuples, apprendront à leurs dépens la

signification du mot catholicisme, si souvent jeté comme un

reproche à ce vieillard que nous déportons.[447]

[Note 447: _Oeuvres complètes de H. de Balzac_, t. XXIII.]

Le récit de Balzac se ferme sur le mot suivant:

Là-bas, dis-je, en montrant le vaisseau, est le droit et la

logique; hors de cet esquif sont les tempêtes.

Philarète Chasles, dans ses _Mémoires_, résume ainsi son jugement sur

l'auteur de la _Comédie humaine_: «C'était un _voyant_, non un

observateur.[448]» Si le mot est vrai du romancier, il ne l'est pas

moins du publiciste. Dans le _Départ_ et dans plusieurs autres de ses

écrits politiques, Balzac a été un _voyant_.

[Note 448: _Mémoires de Philarète Chasles_, t. I, p. 419.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 92 / 124 题