DANS LES PYRÉNÉES[438].

[Note 438: Ci-dessus, p. 238.]

Il existe, à la Bibliothèque Nationale, des fragments manuscrits de

Chateaubriand recueillis par un de ses secrétaires, Éd. L'Agneau, et

cédés par lui, en 1846, à un certain Édouard Bricon. Celui-ci, se

proposant sans doute de les publier, en avait fait une copie, qui se

trouve aujourd'hui également au département des manuscrits. Le plus

important de ces fragments se rapporte, sans doute possible, à l'épisode

dont il est question dans les _Mémoires_. Il n'avait pas échappé aux

patientes et malicieuses investigations de Sainte-Beuve. Un jeune et

remarquable critique, M. Victor Giraud, vient de le publier à son tour,

d'après le texte original, dans son étude sur _Chateaubriand et les

Mémoires d'Outre-tombe_ (_Revue des Deux-Mondes_, du 1er avril 1899).

C'est d'après lui que nous reproduisons ces pages adressées par le poète

sexagénaire à la «spirituelle, déterminée et charmante étrangère de

seize ans», à celle que le bon Chactas eût appelée «la Vierge des

dernières amours».

Avant d'entrer dans la société, j'errais autour d'elle.

Maintenant que j'en suis sorti, je suis également à l'écart;

vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez

soi, fermer la porte; je vois le jeune amoureux se glisser dans

les ténèbres; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles,

ne me fie à aucune, et j'attends l'aurore qui n'a rien à me

conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes

cheveux.

Quand je m'éveille avant l'aurore, je me rappelle ces temps où je

me levais pour écrire à la femme que j'avais quittée quelques

heures auparavant. À peine y voyais-je assez pour tracer mes

lettres à la lueur de l'aube. Je disais à la personne aimée

toutes les délices que j'avais goûtées, toutes celles que

j'espérais encore; je lui traçais le plan de notre journée, le

lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte,

etc.

Maintenant, quand je vois apparaître le crépuscule et que, de la

natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de la

forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le

jour se lève pour moi, ce que j'ai à faire, quelle joie m'est

possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journée

précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans

former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans

une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s'abattre

quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans

m'amener une compagne; je m'endors avec des rêves pesants, ou je

veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour

renaissant: «Soleil, pourquoi te lèves-tu!»

[439]Il faut remonter bien haut pour trouver l'origine de mon

supplice; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je

me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je vis passer cette

idéale image, puis vinrent les amours réelles qui n'atteignirent

jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon

âme. J'ai su ce que c'était que de vivre pour une seule idée et

avec une seule idée, de s'isoler dans un sentiment, de perdre de

vue l'univers, de mettre son existence entière dans un sourire,

dans un mot, dans un regard.

[Note 439: Ici commence dans le manuscrit (nº 12454) le

fragment écrit de la main de Chateaubriand (p. 23) Au début

de la page, on lit au crayon: «Le premier feuillet manque.»

Ce feuillet a heureusement été reproduit dans la copie (nº

12455) et c'est d'après cette copie que j'ai pu donner la

page qu'on vient de lire. (Note de M. Victor Giraud.)]

Mais, alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes

délices. Je me disais: M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui?

Un mot qui n'était pas prononcé avec autant d'ardeur que la

veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi

me faisait à l'instant désespérer de mon bonheur. J'en voyais la

fin et je m'en prenais à moi-même de mon ennui. Je n'ai jamais eu

l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre

l'amour; toujours destructeur de moi-même, je me croyais coupable

parce que je n'étais plus aimé.

Repoussé dans le désert de ma vie, j'y rentrais avec toute la

poésie de mon désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis

sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place

j'occupais ici-bas! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les

solitudes où je m'enfonçais, combien rougirait-il de brins de

bruyère? Et mon âme, qu'était-ce? Une petite douleur évanouie en

se mêlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour

d'une si chétive créature?

J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'être,

cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi

de nouvelles enchanteresses; les unes étaient trop belles pour

moi et je n'aurais osé leur parler, les autres ne m'aimaient pas.

Et pourtant mes jours s'écoulaient, et j'étais effrayé de leur

vitesse, et je me disais: Dépêche-toi donc d'être heureux! Encore

un jour, et tu ne pourras plus être aimé. Le spectacle du bonheur

des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi

m'inspirait les transports de la plus noire jalousie: si j'avais

pu les anéantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance

et du désespoir.

Vois-tu: quand je me laisserais aller à ma folie, je ne serais

pas sûr de t'aimer demain: je ne crois pas à moi. Je m'ignore. Je

suis prêt à me poignarder ou à rire. Je t'adore; mais, dans un

moment, j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches,

un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu

avec larmes, puis j'invoquerai le néant. Veux-tu me combler de

délices? Fais une chose: sois à moi, puis laisse-moi te percer le

coeur. Eh bien, oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans

cette thébaïde?

Si tu me dis que tu m'aimeras comme un père, tu me feras

horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante, je ne te

croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré.

Tes respects me feront sentir mes années; tes caresses me

livreront à la jalousie la plus insensée. Sais-tu qu'il y a tel

sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux, comme

le rayon de soleil éclaire un abîme?

Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher

le jeune homme dont les bras peuvent s'enlacer aux tiens avec

grâce; mais ne me le dis pas. Oh! non, non, ne viens plus me

tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore

longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais

assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins

nous faisait entendre le bruit de la mer, prêt à succomber

d'amour et de mélancolie, je me disais: Ma main est-elle assez

légère pour caresser cette blonde chevelure! Pourquoi flétrir

d'un baiser des lèvres qui ont l'air de s'ouvrir pour la jeunesse

et la vie[440]? Que peut-elle aimer en moi? Une chimère que la

réalité va détruire. Et pourtant, quand tu penchas ta tête

charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent

de ta bouche, quand je te vis prête à m'entourer de tes mains

comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de

mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis

rougir. Souviens-toi seulement des aveux passionnés que je te fis

entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme,

demande-lui s'il te parle comme je te parlais, et si sa puissance

d'aimer approcha jamais de la mienne. Ah! qu'importe! Tu dormiras

dans ses bras, tes lèvres sur les siennes, ton sein contre son

sein, et vous vous réveillerez enivrés de délices: que

t'importeront alors mes paroles sur la bruyère?

[Note 440: Cette phrase est barrée dans le manuscrit

original. (Note de M. Victor Giraud.)]

Non, je ne veux pas que tu dises jamais en me voyant après

l'heure de la folie: Quoi! c'est là l'homme à qui j'ai pu livrer

ma jeunesse! Écoute, prions le ciel: il fera peut-être un

miracle. Il va me donner jeunesse et beauté. Viens, ma

bien-aimée: montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le

ciel. Alors, je veux bien être à toi. Tu te rappelleras mes

baisers, mes ardentes étreintes: je serai charmant dans ton

souvenir et tu seras bien malheureuse, car je ne t'aimerai plus.

Oui: c'est ma nature. Et tu voudrais être peut-être abandonnée

par un vieux homme? Oh! non, jeune grâce, va à ta destinée; va

chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de

te perdre. Je voudrais dévorer celui qui possédera ce trésor.

Mais fuis environnée de mes désirs, de ma jalousie, et

laisse-moi me débattre avec l'horreur de mes années et le chaos

de ma nature, où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour,

l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion

pitoyable.

Si tu te laissais aller au caprice où tombe quelquefois

l'imagination d'une jeune femme, le jour viendrait où le regard

d'un jeune homme t'arracherait à ta fatale erreur; car même les

changements et les dégoûts arrivent entre les amants du même âge.

Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais à t'apparaître

sous ma forme naturelle? Toi, tu irais te purifier dans des

jeunes bras d'avoir été pressée dans les miens; mais moi, que

deviendrais-je? Tu me promettrais ta vénération, ton amitié, tes

respects; et chacun de ces mots me percerait le coeur. Réduit à

cacher ma double défaite, à dévorer des larmes qui feraient rire

quiconque les apercevrait dans mes yeux, à renfermer dans mon

sein mes plaintes, à mourir de jalousie, je me représenterais tes

plaisirs; je me dirais: À présent, à cette heure où elle me

parlait, elle meurt de volupté dans les bras d'un autre; elle lui

redit ces mots tendres qu'elle m'a dits avec cette ardeur de la

passion qu'elle n'a jamais pu sentir pour moi. Alors, tous les

tourments de l'enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais

les apaiser que par des crimes.

Et pourtant, quoi de plus injuste? Si tu m'avais donné quelques

moments de bonheur, me les devais-tu? Devais-tu me donner toute

ta jeunesse? N'était-il pas tout simple que tu cherchasses les

harmonies de ton âge, et ces rapports d'âge et de beauté qui

appartiennent à ta nature? Te devais-je autre chose que la plus

vive reconnaissance pour t'être un moment arrêtée auprès du vieux

voyageur? Tout cela est juste et vrai; mais ne compte pas sur ma

vertu: si tu étais à moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort

ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ange; avec

un homme, jamais!

N'espère pas me tromper, l'amitié a bien plus d'illusions que

l'amour, et elles sont bien plus durables. L'amitié se fait des

idoles, et les voit telles qu'elle les a créées: elle vit du

coeur et de l'âme; la fidélité lui est naturelle, elle s'accroît

avec les années.

L'amour enivre, mais l'ivresse passe. Il ne vit pas de

pureté[441], et ne se nourrit pas de gloire: découvrant tous les

jours que l'idole qu'il a créée perd quelque chose à ses yeux, il

en voit bientôt les défauts, et le temps seul le rend infidèle

en dépouillant de ses grâces l'objet qu'il aime. Les passions ne

rendent point ce que le temps efface: la gloire ne rajeunit que

notre nom.

[Note 441: L'auteur de la copie et moi avons cru lire cette

phrase dans le manuscrit, mais nous ne sommes sûrs, ni l'un

ni l'autre, de notre lecture. (Note de M. Victor Giraud.)]

Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière:

c'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un

insensé en pensant à toi! Que serait-ce, si tu étais assise sur

la natte qui me sert de couche, si tu avais respiré l'air que je

respire la nuit, si je te trouvais à mon foyer compagne de ma

solitude? Il y a dans une femme une émanation de fleur et

d'amour. Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal;

tu as l'air de la mélodie elle-même rendue visible et

accomplissant ses propres lois.

Comment croirais-je que cette vie de veuvage pourrait longtemps

te suffire? Deux beaux jeunes gens peuvent s'enchanter des soins

qu'ils se rendent; mais un vieil esclave, qu'en ferais-tu?

Pourrais-tu, du matin au soir, supporter la solitude avec moi,

les fureurs de ma jalousie prévue, mes long silences, mes

tristesses de coeur et tous les caprices d'une nature qui se

déplaît et croit déplaire aux autres?

Et le monde, en supporterais-tu les railleries? Si j'étais riche,

il dirait que je t'achète et que tu te vends, ne pouvant admettre

que tu puisses m'aimer. Si j'étais pauvre, on se moquerait de ton

amour, on me rendrait un objet ridicule à tes propres yeux, on te

rendrait honteuse de ton choix. Et moi, on me ferait un crime

d'avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse, de t'avoir

acceptée, ou d'avoir abusé de l'état de ____[442] où tombe

____[443] le temps de te presser dans mes bras. La jeunesse

embellit tout, jusqu'au malheur. Elle charme alors qu'elle peut,

avec les boucles d'une chevelure brune, enlever les pleurs à

mesure qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit

jusqu'au bonheur: dans l'infortune, c'est pis encore; quelques

rares cheveux blancs sur la tête chauve d'un homme ne descendent

point assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux.

[Note 442: Ici un mot illisible. (Note du même.)]

[Note 443: Ici quatre ou cinq mots illisibles. (Note du

même.)]

Tu m'as jugé d'une façon vulgaire, tu as pensé, en voyant la

trouble où tu me jettes que je me laisserais aller à te faire

subir mes caresses: à quoi as-tu réussi? À me persuader que je

pourrais être aimé? Non, mais à réveiller le génie qui m'a

tourmenté dans ma jeunesse, à renouveler mes anciennes

souffrances.

Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rêves, de mes

folies, de mes vagues tristesses; cherchant toujours ce que je ne

puis trouver; joignant à mes anciens maux le désenchantement de

l'expérience, la solitude des déserts à l'ennui du coeur et la

disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas fourni aux démons, dans

ma personne, l'idée d'un supplice qu'ils n'avaient point encore

inventé dans la région des douleurs éternelles?

Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t'adresse mes

derniers chants de tristesse, tu ne les entendras qu'après ma

mort, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres

brisées....

V

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 91 / 124 题