La réponse de Sa Majesté Très-Chrétienne à la lettre que lui a
adressée le sacré collège vous exprime, avec la noblesse qui
appartient au fils aîné de l'Église, la douleur que Charles X a
ressentie en apprenant la mort du père des fidèles, et la
confiance qu'il repose dans le choix que la chrétienté attend de
vous.
Le roi m'a fait l'insigne honneur de me désigner à l'entière
créance du sacré collège réuni en conclave. Je viens une seconde
fois, Éminentissimes seigneurs, vous témoigner mes regrets pour
la perte du pontife conciliateur qui voyait la véritable religion
dans l'obéissance aux lois et dans la concorde évangélique; de ce
souverain qui, pasteur et prince, gouvernait l'humble troupeau de
Jésus-Christ du faîte des gloires diverses qui se rattachent au
grand nom de l'Italie. Successeur futur de Léon XII, qui que vous
soyez, vous m'écoutez sans doute en ce moment; pontife à la fois
présent et inconnu, vous allez bientôt vous asseoir dans la
chaire de Saint Pierre, à quelques pas du Capitole, sur les
tombeaux de ces Romains de la République et de l'Empire, qui
passèrent de l'idolâtrie des vertus à celle des vices, sur ces
catacombes où reposent les ossements non entiers d'une autre
espèce de Romains: quelle parole pourrait s'élever à la majesté
du sujet? Quelle voix pourrait s'ouvrir un passage à travers cet
amas d'années qui ont étouffé tant de voix plus puissantes que la
mienne? Vous-même, illustre sénat de la chrétienté, pour soutenir
le poids de ces innombrables souvenirs, pour regarder en face les
siècles rassemblés autour de vous sur les ruines de Rome,
n'avez-vous pas besoin de vous appuyer à l'autel du sanctuaire,
comme moi au trône de Saint Louis?
À Dieu ne plaise. Éminentissimes seigneurs, que je vous
entretienne ici de quelque intérêt particulier, que je vous fasse
entendre le langage d'une étroite politique: les choses sacrées
veulent être envisagées aujourd'hui sous des rapports plus
généraux et plus dignes. Le christianisme, qui renouvela d'abord
la face du monde, a vu depuis se transformer les sociétés
auxquelles il avait donné la vie. Au moment même où je parle, le
genre humain est arrivé à l'une des époques caractéristiques de
son existence, la religion chrétienne est encore là pour la
saisir, parce qu'elle garde dans son sein tout ce qui convient
aux esprits éclairés et aux coeurs généreux, tout ce qui est
nécessaire au monde qu'elle a sauvé de la corruption du paganisme
et de la destruction de la barbarie. En vain l'impiété a prétendu
que le christianisme favorisait l'oppression et faisait
rétrograder les jours: à la publication du nouveau pacte scellé
du sang du juste, l'esclavage a cessé d'être le droit commun des
nations; l'effroyable définition de l'esclavage a été effacée du
code romain: _Non tam viles quam nulli sunt._ Les sciences,
demeurées presque stationnaires dans l'antiquité, ont reçu une
impulsion rapide de cet esprit apostolique et rénovateur qui hâta
l'écroulement du vieux monde; partout où le christianisme s'est
éteint, la servitude et l'ignorance ont reparu. Lumière quand
elle se mêle aux facultés intellectuelles, sentiment quand elle
s'associe aux mouvements de l'âme, la religion chrétienne croît
avec la civilisation, et marche avec le temps; un des caractères
de la perpétuité qui lui est promise, c'est d'être toujours du
siècle qu'elle voit passer, sans passer elle-même. La morale
évangélique, raison divine, appuie la raison humaine dans ses
progrès vers un but qu'elle n'a point encore atteint: après avoir
traversé les âges de ténèbres et de force, le christianisme
devient chez les peuples modernes le perfectionnement même de la
société.
Éminentissimes seigneurs, vous choisirez pour exercer le pouvoir
des clefs un homme de Dieu et qui comprendra bien sa haute
mission. Par son caractère universel qui n'a jamais eu de modèle
ou d'exemple dans l'histoire, un conclave n'est pas le conseil
d'un État particulier, mais celui d'une nation composée de
nations les plus diverses et répandue sur la surface du globe.
Vous êtes, Éminentissimes seigneurs, les augustes mandataires de
l'immense famille chrétienne pour un moment orpheline. Des hommes
qui ne vous ont jamais vus, qui ne vous verront jamais, qui ne
savent pas vos noms, qui ne parlent pas votre langue, qui
habitent loin de vous sous un autre soleil, au delà des mers, aux
extrémités de la terre, se soumettront à vos décisions que rien
en apparence ne les oblige à suivre, obéiront à vos lois
qu'aucune force matérielle n'impose, accepteront de vous un père
spirituel avec respect et gratitude: tels sont les prodiges de la
conviction religieuse. Princes de l'Église, il vous suffira de
laisser tomber vos suffrages sur l'un d'entre vous pour donner à
la communion des fidèles un chef qui, puissant par la doctrine et
l'autorité du passé, n'en connaisse pas moins les nouveaux
besoins du présent et de l'avenir, un pontife d'une vie sainte,
mêlant la douceur de la charité à la sincérité de la foi. Toutes
les couronnes forment le même voeu, toutes ont un même besoin de
modération et de paix: que ne doit-on pas attendre de cette
heureuse harmonie? que ne peut-on pas espérer, Éminentissimes
seigneurs, de vos lumières et de vos vertus?
Il ne me reste qu'à vous renouveler l'expression de la sincère
estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que
magnanime dont j'ai l'honneur d'être l'interprète auprès de vous.