ÉMINENTISSIMES SEIGNEURS,

Il n'y a pas encore six ans que M. le duc de Laval-Montmorency

vint au milieu de vous pour unir sa douleur à la vôtre, lorsque

Pie VII, de religieuse mémoire, fut rappelé auprès du chef

invisible de l'Église. Le roi Louis XVIII, au nom duquel mon

noble prédécesseur vous porta la parole, est allé lui-même se

placer auprès de saint Louis. J'étais alors ministre du vénérable

monarque, restaurateur des libertés de la France. Mon nom eut

l'insigne honneur de paraître dans les lettres qui furent

adressées au sacré collège, et c'est moi qui viens aujourd'hui,

ambassadeur de Charles X, roi non moins magnanime que son frère,

vous exprimer le regret qu'éprouvera mon auguste maître pour la

perte d'un souverain pontife que vos suffrages n'avaient point

encore revêtu de l'autorité suprême à l'époque que je rappelle.

Ici Vos Éminences reconnaîtront les voies cachées de la

Providence, et cette fragilité des choses humaines qui doivent

être surtout présentes à la pensée de cette assemblée des princes

de l'Église, où j'aperçois tant de courageux confesseurs de la

foi.

Que vous dirai-je, messeigneurs, que vous ne sentiez mieux que

moi? La mémoire de Léon XII sera vénérée par la France. Le

royaume que gouverne si glorieusement le fils aîné de l'Église

n'oubliera pas les conseils pacifiques qui ont empêché la

discorde de troubler, même passagèrement, les nouvelles

prospérités de ma patrie. Léon XII joignait à ses vertus

apostoliques cette modération d'esprit et cette connaissance de

son siècle, si nécessaires aux chefs des Empires.

Éminentissimes seigneurs, vos lumières assureront au saint-siège,

dans le prochain conclave, un successeur digne de ce pontife

conciliateur. Si vous êtes des princes puissants, vous êtes aussi

les ministres de cette religion charitable qui abolit l'esclavage

parmi les hommes, qui, simple et sublime à la fois, est également

appropriée aux besoins de la société naissante et à ceux de la

société perfectionnée. Vos suffrages indépendants iront bientôt

chercher parmi vos pairs un vrai pasteur pour la chrétienté, un

souverain éclairé pour la plus illustre portion de cette noble

Italie qui dicta des lois au monde antique, qui civilisa le monde

moderne, qui, toujours féconde et jamais épuisée, nourrit

aujourd'hui à l'ombre de ta gloire le souvenir de ses grandeurs.

Qu'il me soit permis, Éminentissimes seigneurs, d'offrir en

particulier au sacré collège l'hommage de ma profonde vénération.

Dans sa lettre à Mme Récamier, du 21 mars 1829, Chateaubriand parle du

second discours qu'il prononça à Rome, celui-là en plein Conclave, le 10

mars 1829. Comme ce discours ne figure pas non plus dans ses Oeuvres

complètes, le lecteur sera sans doute bien aise de le trouver ici:

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 86 / 124 题