À MADAME RÉCAMIER.

«9 juin 1831.

«Vous savez qu'il s'est établi une secte _réformée_ au milieu des

protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle église est venu

me voir et m'a écrit deux lettres dignes des premiers apôtres. Il veut

me convertir à sa foi, et je veux en faire un _papiste_. Nous joutons

comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternité chrétienne

et sans nous brûler. Je ne désespère pas de son salut; il est tout

ébranlé de mes arguments pour les papes. Vous n'imaginez pas à quel

point d'exaltation il est monté, et sa candeur est admirable. Si vous

m'arrivez, accompagné de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des

merveilles. Dans un des journaux de Genève on annonce un ouvrage de

controverse protestante. On engage les auteurs à _se tenir fermes_ parce

que l'_auteur du =Génie du Christianisme= est là tout près_.

«Il y a quelque chose de consolant à trouver une petite peuplade libre,

administrée par les hommes les plus distingués et chez laquelle les

idées religieuses sont la base de la liberté et la première occupation

de la vie.

«J'ai déjeuné chez M. de Constant[339] auprès de madame Necker[340],

sourde malheureusement, mais femme rare, de la plus grande distinction;

nous n'avons parlé que de vous. J'avais reçu votre lettre, et j'ai dit à

M. de Sismondi ce que vous écrivez d'aimable pour lui. Vous voyez que je

prends de vos leçons.

[Note 339: Cousin de Benjamin Constant.]

[Note 340: Albertine-Adrienne _Necker de Saussure_

(1766-1841), fille du célèbre naturaliste H.-B. de Saussure

et cousine de Madame de Staël. Elle a publié en 1820 une

_Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël_. Son

principal ouvrage, l'_Éducation progressive, ou Étude du

cours de la vie_ (3 vol. in-8{o}) a été couronné en 1839 par

l'Académie française.]

«Enfin, voici des vers. Vous êtes mon _étoile_ et je vous attends pour

aller à cette île enchantée.

«Delphine mariée[341]: ô Muses! Je vous ai dit dans ma dernière lettre

pourquoi je ne pouvais écrire ni sur la pairie, ni sur la guerre:

j'attaquerais un corps ignoble dont j'ai fait partie, et je prêcherais

l'honneur à qui n'en a plus.

[Note 341: Il s'agit ici de Delphine Gay, qui venait

d'épouser Émile de Girardin.]

«Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommandé

à M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernières strophes

et le mot de l'énigme est au bas.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 68 / 124 题