«Rome, 10 février 1829, onze heures du soir.
«Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la dépêche que j'ai été
obligé d'écrire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours
m'ont épuisé.
«Je regrette le pape; j'avais obtenu sa confiance. Me voilà maintenant
chargé d'une grande mission, il m'est impossible de savoir quel en sera
le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée.
«Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera
toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout
cela.
«Imaginez-vous qu'on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il
fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces
tristes idées: «Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours.»
«Jeudi. Rome, 12 février 1829.
«Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans _le
Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi
déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de
peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités
possibles; mais pourtant, s'il était vrai qu'il voulût la guerre, il me
trouverait. On me semble déraisonner sur tout, et sur l'_immortel
Mahmoud_, et sur l'évacuation de la Morée.
«Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce
sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de
quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on
manque de tête et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mène
avec des mots, et, ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours
prêts à dénigrer nos amis et à élever nos ennemis. Au reste, n'est-il
pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre
langage, sur l'_accord des libertés publiques et de la royauté_[109], et
qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui
font parler ainsi la couronne étaient les plus chauds partisans de la
censure! Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté;
ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma
vie[110]; il clora ma carrière.
[Note 109: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27
janvier. Le discours du trône contenait en effet cette
phrase: «L'expérience a dissipé le prestige des théories
insensées; la France sait bien, comme vous, sur quelles bases
son bonheur repose, et ceux même qui le chercheraient
ailleurs que dans _l'union sincère de l'autorité royale et
des libertés_ que la Charte a consacrées seraient hautement
désavoués par elle.»]
[Note 110: Je me trompais. (Note de 1837.) CH.]
«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires
commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement tout
ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position
nouvelle; il faut complimenter le Sacré Collège, assister aux
funérailles du saint-père, auquel je m'étais attaché parce qu'on
l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un
ennemi, j'ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a
donné un démenti formel à mes calomniateurs _chrétiens_. Puis vont me
tomber sur la tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des
représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse[111].
[Note 111: Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a déjà été
parlé au tome II des _Mémoires_. (Voy. la note 1 de la page
336.) En 1829, l'archevêque de Toulouse était en assez
mauvais termes avec le gouvernement du roi. Lors de
l'ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les petits
séminaires, il avait protesté avec éclat, terminant par ces
paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclésiastiques,
monseigneur Feutrier: «Monseigneur, la devise de ma famille
qui lui a été donnée par Calixte II, en 1120, est celle-ci:
_Etiamsi omnes, ego non._ C'est aussi celle de ma conscience.
J'ai l'honneur d'être, avec la respectueuse considération due
au ministre du roi, [cross symbol] A. J. cardinal-archevêque
de Toulouse.» À la suite de cette lettre, le roi fit notifier
au prélat défense de paraître à la cour.]
«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute; la
fouille réussit; j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme
drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune soeur, ce qui
m'a attendri.
«À propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la
sienne la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu'il allait
bientôt mourir; il a laissé un écrit où il recommande sa famille
indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup
aimé qui aient de pareilles vertus.»