MORT DE LÉON XII.

«Monsieur le comte,

«Sa Sainteté a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est

sujette: sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d'ordonner de

fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrétaire

d'État, qui lui-même est malade et qui désespère des jours du pape. La

perte de ce souverain pontife si éclairé et si modéré serait dans ce

moment une vraie calamité pour la chrétienté et surtout pour la France.

J'ai cru, monsieur le comte, qu'il importait au gouvernement du roi

d'être prévenu de cet événement probable, afin qu'il pût prendre

d'avance les mesures qu'il jugerait nécessaires. En conséquence, j'ai

expédié pour Lyon un courrier à cheval. Ce courrier porte une lettre

que j'écris à M. le préfet du Rhône, avec une dépêche télégraphique

qu'il vous transmettra et une autre lettre que je le prie de vous

envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa Sainteté,

un nouveau courrier vous portera jusqu'à Paris tous les détails.

«J'ai l'honneur, etc.»

«Huit heures du soir.

«La congrégation des cardinaux déjà rassemblée a défendu au cardinal

secrétaire d'État de délivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon

courrier ne pourra partir qu'après le départ du courrier du Sacré

Collège, en cas de mort du pape. J'ai essayé d'envoyer un homme porter

mes dépêches à la frontière de la Toscane. Les mauvais chemins et le

manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forcé

d'attendre dans Rome, devenue une espèce de prison fermée, j'espère

toujours que la nouvelle, au moyen du télégraphe, vous parviendra

quelques heures avant qu'elle soit connue des autres gouvernements au

delà des Alpes. Il pourrait se faire néanmoins que le courrier envoyé au

nonce, et qui sera parti nécessairement avant le mien, vous donnât

lui-même, en passant à Lyon, la nouvelle par le télégraphe.»

«Mardi, 10 février, neuf heures du matin.

«_Le pape vient d'expirer_: mon courrier part. Dans quelques heures il

sera suivi de M. le comte de Montebello, attaché à l'ambassade.»

«Rome, ce 10 février 1829.

«Monsieur le comte,

«J'ai expédié à Lyon, il y a environ deux heures le courrier

extraordinaire à cheval qui vous transmettra la nouvelle imprévue et

déplorable de la mort de Sa Sainteté. Maintenant je fais partir M. le

comte de Montebello[107], attaché à l'ambassade, pour vous porter

quelques détails nécessaires.

[Note 107: Napoléon-Auguste, duc de _Montebello_ (1801-1874),

fils du maréchal Lannes. En considération des services

militaires rendus par son père, tué glorieusement à Essling,

il avait été nommé pair de France le 27 janvier 1827, mais il

ne prit séance qu'après la révolution de Juillet. Dans

l'intervalle, il avait voyagé aux États-Unis, puis avait été

attaché à l'ambassade de France à Rome. Il devint en 1836

ambassadeur de France près la Confédération helvétique, et,

en 1838, ambassadeur à Naples. Ministre de la Marine, du 9

mai 1847 au 24 février 1848, représentant du peuple à

l'Assemblée législative, de 1849 à 1851, il fut nommé

sénateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions

d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg, du 15 février 1858 au 6

janvier 1866.--Alors qu'il était à Rome secrétaire de

l'ambassade, il demanda un jour à Chateaubriand, en présence

de M. de Marcellus, la permission d'aller voir sa marraine,

la duchesse de Saint Leu, qu'une loi tenait éloignée du

royaume. «Allez, monsieur, allez», lui dit l'ambassadeur; «à

Dieu ne plaise que je vous en empêche. Portez-lui mes

hommages. La liberté n'a plus rien à craindre de la

gloire.»--Lorsque le jeune attaché fut sorti, Chateaubriand

dit à M. de Marcellus: «L'un des grands griefs qui m'a fait

éloigner de Rome quand j'y étais premier secrétaire de

l'ambassade du cardinal Fesch, c'est une visite au roi de

Sardaigne retiré du trône, visite, disait-on, qui sentait le

royaliste et l'émigré. Aujourd'hui, ambassadeur à Rome à mon

tour, c'est moi qui envoie un de mes officiers saluer une

reine en retraite et proscrite: ma vie est pleine de ces

contrastes.»]

«Le pape est mort de cette affection hémorroïdale à laquelle il était

sujet. Le sang, s'étant porté sur la vessie, occasionna une rétention

qu'on essaya de soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa Sainteté

a été blessée dans l'opération. Quoi qu'il en soit, après quatre jours

de souffrances, Léon XII a expiré ce matin à neuf heures comme

j'arrivais au Vatican, où un agent de l'ambassade avait passé la nuit.

La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur le

comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de

poste avant la mort du pape.

«Hier je me rendis chez le cardinal secrétaire d'État, encore très

souffrant d'un violent accès de goutte; j'eus avec lui un assez long

entretien sur les suites du malheur dont nous étions menacés. Je

déplorai la perte d'un prince dont les sentiments modérés et la

connaissance des affaires de l'Europe étaient si utiles au repos de la

chrétienté. «C'est, me répondit le secrétaire d'État, non-seulement un

grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l'État

romain que vous ne l'imaginez. Le mécontentement et la misère sont

grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir

suivre un autre système que celui de Léon XII, ils verront comment ils

s'en tireront. Quant à moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape,

et je n'aurai rien à me reprocher.»

«Ce matin j'ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cessé ses

fonctions de secrétaire d'État: il m'a tenu le langage de la veille. Je

lui ai demandé à le rencontrer avant qu'il s'enfermât dans le conclave.

Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d'un souverain pontife

qui pourrait être le continuateur du système de modération de Léon XII.

J'aurai l'honneur de vous transmettre tous les renseignements que je

recueillerai.

«Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti

vont réjouir les ennemis des _ordonnances_[108]; ils proclameront cet

événement malheureux une punition du ciel. Il est aisé déjà de lire

cette pensée sur quelques visages français à Rome.

[Note 108: Il s'agit toujours des ordonnances du 16 juin

1828.]

«Je regrette doublement le pape; j'avais eu le bonheur de gagner sa

confiance: les préjugés que l'on avait pris soin de faire naître contre

moi dans son esprit, avant mon arrivée, s'étaient dissipés, et il me

faisait l'honneur de témoigner hautement et publiquement, en toute

occasion, l'estime qu'il voulait bien me porter.

«Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d'entrer dans

l'explication de quelques faits.

J'étais ministre des affaires étrangères à l'époque de la mort de Pie

VII. Vous trouverez dans les cartons du ministère, si vous jugez à

propos d'en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le

duc de Laval. L'usage est, à la mort d'un pape, d'envoyer un ambassadeur

extraordinaire, ou d'accréditer l'ambassadeur résidant par de nouvelles

lettres auprès du Sacré Collège. C'est ce dernier parti que je proposai

de suivre à feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu'il croira de

meilleur pour son service. Quatre cardinaux français vinrent à Rome pour

l'élection de Léon XII. La France en compte aujourd'hui cinq; c'est

certainement un nombre de voix qui n'est pas à dédaigner dans le

conclave. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. de

Montebello, chargé de vous remettre cette dépêche, restera à votre

disposition.

«J'ai l'honneur, etc., etc.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 20 / 124 题