«Rome, ce 11 octobre 1828.
«J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me
consolait, sans pourtant m'ôter la tristesse de tous les autres
souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer
Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle
disposition d'âme! À Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante.
Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d'Athènes,
comme je le craignais, m'ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux,
étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule
pierre....
«Je n'ai vu personne encore, excepté le secrétaire d'État, le cardinal
Bernetti. Pour avoir à qui parler, je suis allé chercher Guérin[22],
hier au coucher du soleil: il a paru charmé de ma visite. Nous avons
ouvert une fenêtre sur Rome et admiré l'horizon. C'est la seule chose
qui soit restée, pour moi, telle que je l'ai vue: mes yeux ou les objets
ont changé; peut-être les uns et les autres[23].»
[Note 22: Pierre Guérin (1774-1833). Élève de Regnault, il
obtint au début de sa carrière, en 1797, un des trois grands
prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la
force du concours, l'Académie crut devoir distribuer. Avant
de partir pour Rome, Guérin exposa son tableau, _Marcus
Sextus ou le Retour du proscrit_. Au sortir de nos troubles
civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le
pays natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher
fortement les âmes. Son succès fut immense. Ses principales
toiles sont: une _Offrande à Esculape_, _Orphée au tombeau
d'Eurydice_, _Céphale et l'Aurore_, _Égisthe et
Clytemnestre_, _Didon écoutant les récits d'Énée_, _Napoléon
pardonnant aux révoltés du Caire_. On a de lui quelques
admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout
ceux de Lescure et d'Henri de Larochejaquelein. En 1828,
Guérin était directeur de l'Académie de France à Rome. Il
mourut dans cette ville le 6 juillet 1833.]
[Note 23: Chateaubriand ne donne ici que le commencement de
sa lettre du 11 octobre. Les autres lettres à Mme Récamier,
contenues dans le présent livre, ont toutes été plus ou moins
modifiées par l'auteur, qui tantôt retranche et tantôt ajoute
à son texte primitif. Mme Lenormant, au tome II des
_Souvenirs de Mme Récamier_, a reproduit les lettres du grand
écrivain dans leur intégrité, d'après les originaux
eux-mêmes.]
* * * * *
Les premiers moments de mon séjour à Rome furent employés à des visites
officielles. Sa Sainteté me reçut en audience privée; les audiences
publiques ne sont plus d'usage et coûtent trop cher. Léon XII[24],
prince d'une grande taille et d'un air à la fois serein et triste, est
vêtu d'une simple soutane blanche; il n'a aucun faste et se tient dans
un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange presque pas; il
vit, avec son chat, d'un peu de _polenta_[25]. Il se sait très malade et
se voit dépérir avec une résignation qui tient de la joie chrétienne: il
mettrait volontiers, comme Benoît XIV, son cercueil sous son lit. Arrivé
à la porte des appartements du pape, un abbé me conduit par des
corridors noirs jusqu'au refuge ou au sanctuaire de Sa Sainteté. Elle ne
se donne pas le temps de s'habiller, de peur de me faire attendre; elle
se lève, vient au-devant de moi, ne me permet jamais de mettre un genou
en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu de sa mule, et me conduit
par la main jusqu'au siège placé à droite de son indigent fauteuil.
Assis, nous causons.
[Note 24: Léon XII, _Annibal della Genga_, était né en 1760 à
Genga, près de Spolète. Il avait été élu pape, en 1823, à la
mort de Pie VII. Pendant son court pontificat, il embellit
Rome, encouragea les lettres et enrichit la bibliothèque du
Vatican. Il mourut en 1829, au cours de l'ambassade de
Chateaubriand. Sa _Vie_ a été écrite par le chevalier Artaud
de Montor, l'historien de Pie VII.]
[Note 25: Bouillie de farine d'orge.]
Le lundi je me rends à sept heures du matin chez le secrétaire d'État,
Bernetti[26], homme d'affaires et de plaisir. Il est lié avec la
princesse Doria; il connaît le siècle et n'a accepté le chapeau de
cardinal qu'à son corps défendant. Il a refusé d'entrer dans l'Église,
n'est sous-diacre qu'à brevet, et se pourrait marier demain en rendant
son chapeau. Il croit à des révolutions et il va jusqu'à penser que, si
sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la
papauté.
[Note 26: Thomas _Bernetti_ (1779-1852). Après avoir été
successivement représentant de la cour de Rome à
Saint-Pétersbourg et légat de Ravenne et de Bologne, il avait
été fait cardinal en 1827, et avait, en 1828, remplacé le
cardinal Della Somaglia à la secrétairerie d'État.]
Les cardinaux sont partagés en trois _factions_:
La première se compose de ceux qui cherchent à marcher avec le temps et
parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni[27]. Benvenuti[28]
s'est rendu célèbre par l'extirpation du brigandage et sa mission à
Ravenne après le cardinal Rivarola[29]; Oppizzoni, archevêque de
Bologne, s'est concilié les diverses opinions dans cette ville
industrielle et littéraire, difficile à gouverner.
[Note 27: Charles _Oppizoni_. Né à Milan le 15 avril
1769.--Archevêque de Bologne (20 septembre 1802).--Cardinal
du titre de Saint-Laurent _in Lucina_ (26 mars 1804). Il se
montra l'un des plus courageux parmi les _cardinaux noirs_.
Sauf le temps de son exil en France, sa vie se passa dans un
long épiscopat, à Bologne, où il mourut fort âgé, en 1855.]
[Note 28: Jacques-Antoine _Benvenuti_ (1765-1838). Nommé
cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826; légat _a letere_ des
Marches (1831).]
[Note 29: Augustin _Rivarola_ (1758-1842). Il avait été
gouverneur de Rome.]
La seconde _faction_ se forme des _zelanti_, qui tentent de rétrograder:
un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi.
Enfin la troisième _faction_ comprend les immobiles, vieillards qui ne
veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrière: parmi ces vieux
on trouve le cardinal Vidoni, espèce de gendarme du traité de Tolentino:
gros et grand, visage allumé, calotte de travers. Quand on lui dit qu'il
a des chances à la papauté, il répond: _Lo santo Spirito sarebbe dunque
ubriaco!_ Il plante des arbres à Ponte-Mole, où Constantin fit le monde
chrétien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du
Peuple pour rentrer par la porte Angélique. Du plus loin qu'il
m'aperçoit, le cardinal me crie: _Ah! ah! signor ambasciadore di
Francia!_ puis il s'emporte contre les planteurs de ses pins. Il ne
suit point l'étiquette cardinaliste; il se fait accompagner par un seul
laquais dans une voiture à sa guise: on lui pardonne tout, en l'appelant
_madama Vidoni_[30].
[Note 30: Quand j'ai quitté Rome, il a acheté ma calèche et
m'a fait l'honneur d'y mourir, en allant à Ponte-Mole (Note
de Paris, 1836).--CH.]
Mes collègues d'ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche,
homme poli; sa femme chante bien, toujours le même air, et parle
toujours de ses _petits enfants_; le savant baron Bunsen[31], ministre
de Prusse et ami de l'historien Niebuhr[32] (je négocie auprès de lui
la résiliation en ma faveur du bail de son palais sur le Capitole); le
ministre de Russie, prince Gagarin[33], exilé dans les grandeurs passées
de Rome, pour des amours évanouies: s'il fut préféré par la belle madame
Narischkine[34], un moment habitante de mon ermitage d'Aulnay, il y
aurait donc un charme dans la mauvaise humeur; on domine plus par ses
défauts que par ses qualités.
[Note 31: Le chevalier de _Bunsen_ (1791-1860). Il avait, en
1823, remplacé Niebuhr comme ministre de Prusse à Rome, où il
était déjà depuis 1818 et qu'il devait quitter seulement en
1838. Il devint alors chargé d'affaires à Berne, puis
ambassadeur à Londres, où il resta jusqu'à la guerre de
Crimée (1854). Diplomate éminent, _le savant baron Bunsen_
fut, en même temps, un historien et un érudit des plus
remarquables. Ses principaux ouvrages sont: les _Basiliques
de Rome chrétienne_ (1843); _Ignace d'Antioche et son époque_
(1847); _Hippolyte et son époque, ou vie et doctrine de
l'Église romaine sous Commode et Sévère_ (1851).--Dans la
Préface de ses _Études historiques_, Chateaubriand consacre à
son ancien collègue les lignes suivantes: «Je dois à la
politesse et à l'obligeance de M. le baron de Bunsen,
ministre de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent
extrait des _Nibelüngs_, que l'on trouvera à la fin du second
volume de ces _Études_. Le savant M. de Bunsen était l'ami du
grand historien Niebuhr; plus heureux que moi, il foule
encore ces ruines où j'espérais rendre à la terre image pour
image, mon argile en échange de quelque statue exhumée.»]
[Note 32: Berthold-Georges _Niebuhr_ (1774-1831). Il fut
professeur d'histoire à l'Université de Berlin de 1810 à
1816, et professeur à l'Université de Bonn, de 1824 à 1831.
Dans l'intervalle, de 1816 à 1823, il avait été ministre de
Prusse à Rome. Il avait commencé dès 1811 la publication de
son _Histoire Romaine_, à laquelle il travailla jusqu'à sa
mort et qui, bien qu'inachevée, l'a placé au premier rang des
historiens du XIXe siècle.]
[Note 33: Et non le prince _Gafiarin_, comme on l'a imprimé
dans les éditions précédentes. Selon M. de Marcellus
(_Chateaubriand et son temps_, p. 333), «le prince Gagarin,
envoyé de Russie, valait mieux qu'une indiscrète épigramme,
car il n'avait de mauvaise humeur qu'envers les indifférents
ou les fâcheux; c'est-à-dire quand il ne voulait montrer ni
le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amitié.»]
[Note 34: «Parmi les beautés de Pétersbourg, dit M. Albert
Vandal (_Napoléon et Alexandre Ier_, tome I, page 127), le
tsar avait particulièrement remarqué madame Alexandre
Narischkine, la gracieuse et poétique Marie Antonovna, et le
culte qu'il lui rendait depuis plusieurs années était tendre
et persistant, sans se montrer exclusif.»]
M. de Labrador[35], ambassadeur d'Espagne, homme fidèle, parle peu, se
promène seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais
démêler.
[Note 35: Pedro-Gomez _Kavelo_, marquis de _Labrador_
(1775-1850). Il était ministre d'Espagne à Florence lors des
événements de 1808, qui détrônèrent Charles IV et Ferdinand.
Il suivit ses princes en France et partagea leur exil
jusqu'en 1814. Il fut alors nommé plénipotentiaire au Congrès
de Vienne, et reçut ensuite l'ambassade de Naples, puis celle
de Rome. Il a publié en 1849, à Paris, d'intéressants
Souvenirs, sous ce titre: _Mélanges sur la vie publique et
privée du marquis de Labrador, écrits par lui-même, et
renfermant une revue de la politique de l'Europe depuis 1798
jusqu'au cours d'octobre 1849, et des révélations très
importantes sur le Congrès de Vienne._]
Le vieux comte Fuscaldo représente Naples comme l'hiver représente le
printemps. Il a une grande pancarte de carton sur laquelle il étudie
avec des lunettes, non les champs de roses de Pæstum, mais les noms des
étrangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. J'envie
son palais (Farnèse), admirable structure inachevée, que Michel-Ange
couronna, que peignit Annibal Carrache aidé d'Augustin son frère, et
sous le portique duquel s'abrite le sarcophage de Cecilia Metella, qui
n'a rien perdu au changement de mausolée. Fuscaldo, en loques d'esprit
et de corps, a, dit-on, une maîtresse.
Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait épousé
mademoiselle de Valence[36], aujourd'hui morte: il en a eu deux filles,
qui, par conséquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de
Celles est resté préfet, parce qu'il l'a été[38]; caractère mêlé du
loquace, du tyranneau, du recruteur et de l'intendant, qu'on ne perd
jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d'arpents, de toises et
de pieds, vous parle d'_hectares_, de _mètres_ et de _décimètres_, vous
avez mis la main sur un préfet[38].
[Note 36: Fille du général et de la comtesse de Valence,
fille elle-même de Mme de Genlis, et de laquelle cette
méchante langue de Thiébault a dit: «Chassant de race, Mme de
Valence dépassa même en galanterie Mme de Genlis.»
(_Mémoires_, III, 181).]
[Note 37: M. de Celles avait été sous Napoléon préfet
d'Amsterdam.]
[Note 38: Le portrait est piquant; mais elle est bien jolie
aussi et des plus spirituelles, cette lettre que
l'_ex-préfet_ écrivait à M. de Marcellus le 4 octobre 1828,
au moment de l'arrivée de Chateaubriand à Rome:--«Notre hiver
va être très curieux. Un bateau à vapeur a remonté le Tibre
jusqu'à Ripa-Grande. Six cardinaux sont allés voir le
prodige, et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent; on
attend bon nombre d'altesses malades, de souverains en
retraite, de princes cadets à la demi-solde, de Russes
poitrinaires; cent douzaines environ d'Anglais accompagnés de
leur petite famille; Walter Scott, Mme l'impératrice
Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses oeuvres
pies. Ce M. de Poitiers (car il faut être correct, il n'a
jamais été archevêque de Malines) est toujours si vif dans
son allure, qu'il a perdu sur les bancs législateurs même sa
calotte d'abbé de 1789. Maintenant il espère voir un conclave
à Rome, une éruption au haut du Vésuve, ou une révolution au
bas. M. de Chateaubriand approche: tant de célébrité méritée
m'épouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collègue, je
lui dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc.»]
M. de Funchal, ambassadeur demi-avoué du Portugal, est ragotin, agité,
grimacier, vert comme un singe du Brésil, et jaune comme une orange de
Lisbonne[39]: il chante pourtant sa négresse, ce nouveau Camoëns. Grand
amateur de musique, il tient à sa solde une espèce de Paganini, en
attendant la restauration de son roi.
[Note 39: «Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M.
de Marcellus (page 334), de ne pas reconnaître à ces vives
couleurs le noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le
peintre avait retranché à sa propre malice pour ajouter à la
malice innée du modèle, le portrait eût été encore plus
ressemblant.»]
Par-ci, par-là, j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers
petits États, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon
ambassade: leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les
jambes serrées et à pas étroits: elle a l'air prête à crever de secrets,
qu'elle ignore.
* * * * *
Ambassadeur en Angleterre dans l'année 1822, je recherchai les lieux et
les hommes que j'avais jadis connus à Londres en 1793; ambassadeur
auprès du Saint-Siège en 1828, je me suis hâté de parcourir les palais
et les ruines, de redemander les personnes que j'avais vues à Rome en
1803: des palais et des ruines, j'en ai retrouvé beaucoup; des
personnes, peu.
Le palais Lancellotti, autrefois loué au cardinal Fesch, est maintenant
occupé par ses vrais maîtres, le prince Lancellotti et la princesse
Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison où demeura madame de
Beaumont, à la place d'Espagne, a disparu. Quant à madame de Beaumont,
elle est demeurée dans son dernier asile, et j'ai prié avec le pape Léon
XII à sa tombe.
Canova a pris également congé du monde[40]. Je le visitai deux fois dans
son atelier en 1803; il me reçut le maillet à la main. Il me montra de
l'air le plus naïf et le plus doux son énorme statue de Bonaparte et son
Hercule lançant Lycas dans les flots: il tenait à vous convaincre qu'il
pouvait arriver à l'énergie de la forme; mais alors même son ciseau se
refusait à fouiller profondément l'anatomie; la nymphe restait malgré
lui dans les chairs, et l'Hébé se retrouvait sous les rides de ses
vieillards. J'ai rencontré sur ma route le premier sculpteur de mon
temps; il est tombé de son échafaud, comme Goujon de l'échafaud du
Louvre; la mort est toujours là pour continuer la Saint-Barthélemy
éternelle, et nous abattre avec ses flèches.
[Note 40: Canova mourut le 13 octobre 1822.]
Mais qui vit encore, à ma grande joie, c'est mon vieux Boguet[41], le
doyen des peintres français à Rome. Deux fois il a essayé de quitter ses
campagnes aimées; il est allé jusqu'à Gênes; le coeur lui a failli et il
est revenu à ses foyers adoptifs. Je l'ai choyé à l'ambassade, ainsi
que son fils, pour lequel il a la tendresse d'une mère. J'ai recommencé
avec lui nos anciennes excursions; je ne m'aperçois de sa vieillesse
qu'à la lenteur de ses pas; j'éprouve une sorte d'attendrissement en
contrefaisant le jeune, et en mesurant mes enjambées sur les siennes.
Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre longtemps à voir couler le Tibre.
[Note 41: «Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le
plus doux des peintres. Il avait cette simplicité soumise et
cette conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses
familiers, parce qu'elle ne l'empêchait pas de penser à autre
chose.» (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 334.)]
Les grands artistes, à leur grande époque, menaient une tout autre vie
que celle qu'ils mènent aujourd'hui: attachés aux voûtes du Vatican, aux
parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnésine, ils travaillaient à
leurs chefs-d'oeuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphaël marchait
environné de ses élèves, escorté des cardinaux et des princes, comme un
sénateur de l'ancienne Rome suivi et devancé de ses clients.
Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau
et lui cédait la droite à la promenade, de même que François Ier
assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe
à Rome; l'immense Buonarotti l'y reçut: à quatre-vingt-dix-neuf ans,
Titien tenait encore d'une main ferme, à Venise, son pinceau d'un
siècle, vainqueur des siècles.
Le grand-duc de Toscane fit déterrer secrètement Michel-Ange, mort à
Rome après avoir posé, à quatre-vingt-huit ans, le faîte de la coupole
de Saint-Pierre. Florence, par des obsèques magnifiques, expia sur les
cendres de son grand peintre l'abandon où elle avait laissé la poussière
de Dante, son grand poète.
Velasquez visita deux fois l'Italie, et l'Italie se leva deux fois pour
le saluer: le précurseur de Murillo reprit le chemin des Espagnes,
chargé des fruits de cette Hespérie ausonienne, qui s'étaient détachés
sous sa main: il emporta un tableau de chacun des douze peintres les
plus célèbres de cette époque.
Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des
fêtes; ils défendaient les villes et les châteaux; ils élevaient des
églises, des palais et des remparts; ils donnaient et recevaient de
grands coups d'épée, séduisaient des femmes, se réfugiaient dans les
cloîtres, étaient absous par les papes et sauvés par les princes. Dans
une orgie que Benvenuto Cellini a racontée, on voit figurer les noms
d'un Michel-Ange et de Jules Romain.
Aujourd'hui la scène est bien changée; les artistes à Rome vivent
pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui
vaut la première. Une association de peintres allemands a entrepris de
faire remonter la peinture au Pérugin, pour lui rendre son inspiration
chrétienne. Ces jeunes néophytes de saint Luc prétendent que Raphaël,
dans sa seconde manière, est devenu païen, et que son talent a
dégénéré[42]. Soit; soyons païens comme les vierges raphaéliques; que
notre talent dégénère et s'affaiblisse comme dans le tableau de _la
Transfiguration!_ Cette erreur honorable de la nouvelle école sacrée
n'en est pas moins une erreur; il s'ensuivrait que la roideur et le mal
dessiné des formes seraient la preuve de la vision intuitive, tandis que
cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages des peintres qui
précèdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont
posés carrément et immobiles comme des sphinx, mais de ce que la
peinture _croyait_ comme son siècle. C'est sa pensée, non sa peinture,
qui est religieuse; chose si vraie, que l'école espagnole est éminemment
_pieuse_ dans ses expressions, bien qu'elle ait les grâces et les
mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D'où vient cela? de ce
que _les Espagnols sont chrétiens_.
[Note 42: Chateaubriand fait ici allusion à Frédéric Overbeck
et à son école. Né à Lubeck en 1769, Overbeck vint à Rome en
1810. Il s'éprit pour la ville éternelle d'une telle passion
qu'il ne la voulut plus quitter et y mourut, en 1869, après y
avoir séjourné soixante ans. Converti au catholicisme en
1814, ayant pour devise et pour règle «que l'art n'existe pas
pour lui-même, mais pour les services qu'il rend à la
religion», il fut le fondateur d'une école, religieuse autant
qu'artistique, dont les disciples, établis, avec le Maître,
dans les ruines du couvent de Saint-Isidore, préludaient
chaque matin au travail par une invocation à l'Esprit-Saint.
Les jeunes peintres allemands, ainsi groupés autour de
Frédéric Overbeck, sont presque tous devenus célèbres.
C'étaient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel,
Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de
Cornélius. Cornélius, après quatorze années passées à Rome,
de 1811 à 1824, rentra à Munich, où il devint directeur de
l'Académie royale. Ses fresques de la Glyptothèque et de
l'église Saint-Louis, où l'on admire surtout son _Jugement
dernier_, lui assurent une des premières places parmi les
peintres les plus célèbres de son temps.]
Je vais voir travailler séparément les artistes: l'élève sculpteur
demeure dans quelque grotte, sous les chênes verts de la villa Médicis,
où il achève son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une
coquille. Le peintre habite quelque maison délabrée dans un lieu désert;
je le trouve seul, prenant à travers sa fenêtre ouverte quelque vue de
la campagne romaine. _La Brigande_ de M. Schnetz est devenue la mère qui
demande à une madone la guérison de son fils[43]. Léopold Robert[44],
revenu de Naples, a passé ces jours derniers par Rome, emportant avec
lui les scènes enchantées de ce beau climat, qu'il n'a fait que coller
sur sa toile.
[Note 43: Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il était à Rome en
1828 et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme
Schnorr, comme Thorwaldsen et tant d'autres artistes, se
décider à la quitter. Il emprunta à l'Italie la plupart des
sujets de ses tableaux, dont les meilleurs sont: une _Femme
de brigand fuyant avec son enfant_; la _Leçon du Pifferaro_;
une _Contadine en prière_; les _Italiennes devant la Madone_;
_Scène dans la campagne de Rome_; des _Moissonneurs écoutant
le chant d'un pâtre_. En 1840, il fut nommé directeur de
l'École de France à Rome.]
[Note 44: Léopold _Robert_, né le 13 mars 1794 à la
Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchâtel, mort à Venise en
1835. Après 1830, appelé à donner des leçons, à Florence, à
la princesse Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph, femme,
et bientôt veuve, de son cousin Napoléon, second fils de
l'ex-roi de Hollande, il en devint éperdument amoureux. Cette
passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la
mort le 20 mars 1835, comme l'avait fait déjà un de ses
frères, dix ans auparavant, jour pour jour.--Les tableaux les
plus importants de Léopold Robert sont: l'_Improvisateur
napolitain_ (1822); le _Retour de la fête de la Madone de
l'Arc_ (1822); la _Halte des Moissonneurs dans les Marais
Pontins_ (1831); le _Départ des Pêcheurs de l'Adriatique pour
la pêche de long cours_ (1835).]
Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d'un pavillon de la
villa Médicis.--Il écoute, la tête sous son aile, le bruit du vent du
Tibre; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam.
Horace Vernet[45] s'efforce de changer sa manière; y réussira-t-il? Le
serpent qu'il enlace à son cou, le costume qu'il affecte, le cigare
qu'il fume, les masques et les fleurets dont il est entouré, rappellent
trop le bivouac.
[Note 45: Horace _Vernet_ (1789-1853). Il succéda, en 1829, à
Pierre Guérin, comme directeur de l'École de France à Rome.
Parmi les toiles qu'il y composa, nous citerons: les
_Brigands et les Carabiniers_, la _Confession du brigand_, la
_Chasse dans les Marais Pontins_, la _Rencontre de Raphaël et
de Michel-Ange au Vatican_.]
Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III
dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thadée Zuccari? et
pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphée en décret, la mort de
Vitellius. Les parterres en friche sont hantés par un animal futé que
s'occupe à chasser M. Quecq: c'est un renard, arrière-petit-fils de
Goupil-Renart, premier du nom et neveu d'Ysengrin-le-Loup.
Pinelli[46], entre deux ivresses, m'a promis douze scènes de danses, de
jeux et de voleurs. C'est dommage qu'il laisse mourir de faim son grand
chien couché à sa porte.--Thorwaldsen[47] et Camuccini[48] sont les
deux princes des pauvres artistes de Rome.
[Note 46: Bartolomeo _Pinelli_, célèbre graveur romain. On a
de lui une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi
all' acqua forte (1809), et une Nuova raccolta di cinquanta
costumi pittoreschi incisi all' acqua forte (1815), en tout
100 planches in-fol. C'est de ce recueil qu'il avait sans
doute promis _douze scènes_ à Chateaubriand. On doit aussi à
Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la
deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches
fournies par lui au _Meo Patacca ovvero Roma in feste nei
trionfi di Vienna_. _Poema Jiocoso nel Cinguoggio romanesco_,
di _Guiseppi Berneri_ Romano (1823, in-fol.).]
[Note 47: Berthel _Thorwaldsen_ (1769-1844), fils d'un pauvre
marin de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la
proue des navires. Envoyé de bonne heure en Italie, il se
fixa en 1796 à Rome, où il devait rester pendant
quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838 qu'il consentit à
revenir dans sa patrie. À Rome, il vivait princièrement dans
sa maison de la via Sestina, où il avait réuni une riche
collection de monuments antiques et de peintures. Ses oeuvres
principales sont: le _Tombeau de Pie VII_ à Rome; la statue
équestre de _Poniatowski_ à Varsovie; le monument de
_Gutenberg_ à Mayence; les _Douze Apôtres_ à Notre-Dame de
Copenhague; le _Lion de Lucerne_; les _Trois Grâces_;
_Mercure se préparant à tuer Argus_; la _Nuit portant dans
ses bras la Mort et le Sommeil_; la longue série des
bas-reliefs représentant le _Triomphe d'Alexandre à
Babylone_.]
[Note 48: Vincent _Camuccini_ (1775-1844), peintre
d'histoire, né et mort à Rome. Il était, en 1828, inspecteur
général des musées du pape et conservateur des collections du
Vatican. Pierre Guérin disait de lui: «Il s'est nourri des
Anciens et de Raphaël, mais il ne les a pas digérés.» Ses
meilleures toiles sont: _Romulus et Rémus enfants_, _Horatius
Coclès_, la _Mort de Virginie_, le _Départ de Régulus pour
Carthage_.]
Quelquefois ces artistes dispersés se réunissent, ils vont ensemble à
pied à Subiaco. Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de
l'auberge de Tivoli des grotesques. Peut-être un jour reconnaîtra-t-on
quelque Michel-Ange au charbonné qu'il aura tracé sur un ouvrage de
Raphaël.
Je voudrais être né artiste: la solitude, l'indépendance, le soleil
parmi des ruines et des chefs-d'oeuvre, me conviendraient. Je n'ai aucun
besoin; un morceau de pain, une cruche de _l'Aqua Felice_, me
suffiraient. Ma vie a été misérablement accrochée aux buissons de ma
route; heureux si j'avais été l'oiseau libre qui chante et fait son nid
dans ces buissons!
Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte
Pincio, en face d'un autre casino qui avait appartenu à Claude Gelée,
dit le Lorrain.
Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du
monde[49]. Si Poussin reproduit la campagne de Rome, lors même que la
scène de ses paysages est placée ailleurs, le Lorrain reproduit les
ciels de Rome, lors même qu'il peint des vaisseaux et un soleil couchant
sur la mer.
[Note 49: Nicolas Poussin et Claude Gelée, dit le Lorrain,
sont morts tous les deux à Rome; le premier, le 19 novembre
1665; le second, le 21 novembre 1682. Claude Gelée fut
enterré dans l'église de la Trinité-du-Mont, et ses neveux
firent placer une inscription sur sa tombe. Nous verrons plus
loin que Chateaubriand fit élever à Nicolas Poussin, dans
l'église de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du grand
peintre.]
Que n'ai-je été le contemporain de certaines créatures privilégiées pour
lesquelles je me sens de l'attrait dans les siècles divers! Mais il
m'eût fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain
ont passé au Capitole; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De
Brosses[50] y rencontra le prétendant d'Angleterre; j'y trouvai en 1803
le roi de Sardaigne abdiqué, et aujourd'hui, en 1828, j'y vois le frère
de Napoléon, roi de Westphalie. Rome déchue offre un asile aux
puissances tombées; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire
persécutée et les talents malheureux.
[Note 50: Le président Charles _de Brosses_ (1709-1777). Il
visita l'Italie en 1739 et rencontra à Rome le prétendant
d'Angleterre, Jacques-Édouard, dit le _Chevalier de
Saint-Georges_, fils de Jacques II et père de
_Charles-Édouard_, que rendra bientôt si célèbre son
expédition de 1745 en Écosse. Les _Lettres historiques et
critiques écrites d'Italie_, par le président de Brosses, ont
paru pour la première fois en l'an VIII, 3 vol. in-8{o}.
Sainte-Beuve les apprécie en ces termes, dans ses _Causeries
du Lundi_ (tome VII, page 81): «Ses lettres sur l'Italie ont
sur celles de Paul-Louis Courier et sur les livres du
spirituel _Stendhal_ (Beyle) un avantage durable. Venu avant
eux, il est plus naturel qu'eux. Ce sentiment du beau et de
l'antique, ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait
l'honneur de leur jugement, de Brosses ne se donne aucune
peine pour l'avoir et pour l'exprimer: il l'a du premier bond
et le rend par une promptitude heureuse. Dans cette course
rapide et ce séjour de dix mois à travers l'Italie, il y a
certes des côtés qu'il n'a fait qu'entrevoir en courant, et
où d'autres talents trouveront matière à conquête; la
campagne romaine, par exemple, les collines d'alentour,
Tibur, la Villa Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un
jour évoquera le génie attristé et nous peindra les
mélancoliques splendeurs: de Brosses reste le premier
critique pénétrant, fin, gai et de grand coup d'oeil, qui a
bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde
d'Italie.»]
* * * * *
Si j'avais peint la société de Rome il y a un quart de siècle, de même
que j'ai peint la campagne romaine, je serais obligé de retoucher mon
portrait; il ne serait plus ressemblant. Chaque génération est de
trente-trois années, la vie du Christ (le Christ est le type de tout);
chaque génération, dans notre monde occidental, varie sa forme. L'homme
est placé dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les
personnages sont mobiles. Rabelais était dans cette ville en 1536 avec
le cardinal du Bellay; il faisait l'office de maître d'hôtel de Son
Éminence; _il tranchait et présentait_.
Rabelais, changé en frère _Jean des Entomeures_, n'est pas de l'avis de
Montaigne, qui n'a presque point ouï de cloches à Rome et _beaucoup
moins que dans un village de France_; Rabelais, au contraire, en entend
beaucoup dans l'_isle Sonnante_ (Rome), _doutant que ce fust Dodone avec
ses chaudrons_[51].
[Note 51: «Et entendismes un bruit de loing venant, fréquent
et tumultueux, et nous semblait à l'ouïr que fussent cloches
grosses, petites et médiocres, ensemble sonnantes comme l'on
fait à Paris, à Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, ès jours
de grandes festes. Plus approchions, plus entendions cette
sonnerie renforcée.» PANTAGRUEL, livre V, chapitre I:
_Comment Pantagruel arriva en l'isle sonnante, et du bruit
qu'entendismes._]
Quarante-quatre ans après Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre
plantés, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des
artichauts à Rome. Les églises étaient nues, sans statues de saints,
sans tableaux, moins ornées et moins belles que les églises de France.
Montaigne était accoutumé à la _vastité sombre de nos cathédrales
gothiques_; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le décrire,
insensible ou indifférent qu'il paraît être aux arts. En présence de
tant de chefs-d'oeuvre, aucun nom ne s'offre au souvenir de Montaigne;
sa mémoire ne lui parle ni de Raphaël, ni de Michel-Ange, mort il n'y
avait pas encore seize ans.
Au reste, les idées sur les arts, sur l'influence philosophique des
génies qui les ont agrandis ou protégés, n'étaient point encore nées. Le
temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on
ne juge bien des uns et des autres qu'à distance et au point de la
perspective; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit
plus.
L'auteur des _Essais_ ne cherchait dans Rome que la Rome antique: «Les
bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit à cette heure,
attachant à ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration
nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et
les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des
églises que les huguenots viennent d'y démolir.»
Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il
regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du
Colisée?
Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis
J.-C.[52], avait remarqué que les Romaines ne portaient point de _loup_
ou de masque comme les Françaises; elles paraissaient en public
couvertes de perles et de pierreries, mais leur _ceinture était trop
lâche_ et elles ressemblaient à des _femmes enceintes_. Les hommes
étaient habillés de noir, «et bien qu'ils fussent ducs, comtes et
marquis, ils _avaient l'apparence un peu vile_.»
[Note 52: Montaigne avait tenu à se faire citoyen romain. Il
employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce
titre «ne fût-ce que pour l'ancien honneur et religieuse
mémoire de son autorité.» Il fut admis au droit de cité, «par
les suffrages et le jugement souverain du peuple et du Sénat,
l'an de la fondation de Rome 2331.» L'auteur des _Essais_ ne
se faisait pas illusion sur l'importance de cette dignité
tant désirée: «C'est un titre vain,» disait-il; puis il
ajoutait avec sa naïve franchise: «Tant y a que j'ai reçu
beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu.»]
N'est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des
Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes: _solutis
genibus fractus incessus_, «à pas brisés, les genoux fléchissants?»
Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois
une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française
enfumée représentant un ours; c'est là que Michel, seigneur de
Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l'hôpital qui servit
d'asile à ce pauvre fou, homme _formé à l'antique et pure poésie_, que
Montaigne avait visité dans sa _loge_ à Ferrare, qui lui avait causé
encore _plus de dépit que de compassion_.
Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVIIe siècle députa son plus
grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638,
la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les
deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties
d'Éden, et devant elle les générations rachetées descendues du jardin
des Olives, elle disait à l'hérétique né d'hier: «Que veux-tu à ta
vieille mère?»
Léonora, la Romaine, enchanta Milton[53]. A-t-on jamais remarqué que
Léonora se retrouve dans les _Mémoires_ de madame de Motteville, aux
concerts du cardinal Mazarin?
[Note 53: Milton n'a consigné nulle part les impressions
qu'il avait reçues dans son voyage d'Italie, et il ne nous a
guère laissé de son séjour à Rome d'autre trace que des vers
galants, écrits en latin, il est vrai, et adressés à une
cantatrice nommée Léonora: _Ad Leonoram Romæ canentem._]
L'ordre des dates amène l'abbé Arnauld[54] à Rome après Milton. Cet
abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le
nom d'un des personnages, en même temps qu'elle fait revoir les moeurs
des courtisanes. Le _héros de la fable_, le duc de Guise, petit-fils du
Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en
1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M.
Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s'avisa de vouloir être le rival
du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'était la nuit dans une
chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. «Si les ris furent
grands d'un côté, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut
imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'étant démêlé avec peine des
embrassements de sa déesse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il
eût le diable à ses trousses.»
[Note 54: L'abbé Antoine _Arnauld_, fils aîné d'Arnauld
d'Andilly, né en 1616, mort en 1698. Il a laissé d'agréables
_Mémoires_. Il était le petit-fils d'_Antoine_ Arnauld,
l'avocat, et le neveu d'_Antoine_ Arnauld, dit le grand
Arnauld.]
Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les moeurs romaines. J'aime mieux
le _petit_ Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689: il célèbre ces
_vignes_ et ces jardins dont les noms seuls ont un charme.
Dans la promenade à la _Porta Pia_, je retrouve presque toutes les
personnes nommées par Coulanges: les personnes? non! leurs petits-fils
et petites-filles.
Madame de Sévigné reçoit les vers de Coulanges; elle lui répond du
château des Rochers dans ma pauvre Bretagne, à dix lieues de Combourg:
«Quelle triste date auprès de la vôtre, mon aimable cousin! Elle
convient à une solitaire comme moi, et celle de Rome à celui dont
l'étoile est errante. Que la fortune vous a traité doucement, comme vous
dites, quoiqu'elle vous ait fait querelle!!![55]»
[Note 55: Mme de Sévigné écrivait encore à M. de Coulanges:
«Je fis réflexion à cette vie de Rome, si bien mêlée de
profane et de santissimo.... Je songeai à cette boule où vous
étiez grimpé avec vos jambes de vingt ans (la boule qui
surmonte la coupole de Saint-Pierre) ... et combien je me
promènerais de jours et d'années dans le plain-pied de nos
allées, sans me trouver jamais dans cette boule.» Un peu plus
loin, elle dit: «Ah! que j'aimerais à faire un voyage à
Rome!» Puis elle ajoute: «Mais ce serait avec le visage et
l'air que j'avais il y a bien des années, et non avec celui
que j'ai maintenant. Il ne faut point remuer ses os, surtout
les femmes, à moins d'être ambassadrice.»]
Entre le premier voyage de Coulanges à Rome, en 1656, et son second
voyage, en 1689, il s'était écoulé trente-trois ans: je n'en compte que
vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage à Rome, en 1803, et mon
second voyage en 1828. Si j'avais connu madame de Sévigné, je l'aurais
guérie du chagrin de vieillir.
Spon[56], Misson[57], Dumont[58], Addison, suivent successivement
Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m'ont guidé sur les débris
d'Athènes.
[Note 56: Jacob _Spon_ (1647-1685). Son _Voyage d'Italie, de
Dalmatie, de Grèce et du Levant_ (1678, 3 vol. in-12) a été
souvent réimprimé.]
[Note 57: François-Maximilien _Misson_, conseiller au
parlement de Paris, mort le 22 janvier 1722, à Londres, où il
s'était réfugié après la révocation de l'édit de Nantes. Son
_Nouveau voyage d'Italie_ (1691-98, 3 vol. in-12) eut un
grand succès. L'édition de 1722 est accompagnée de notes
d'Addison.]
[Note 58: Jean _Dumont_, né vers 1650, mort à Vienne en 1726,
suivit d'abord la profession des armes, puis voyagea dans
presque toutes les contrées de l'Europe et finit par se fixer
en Autriche, où il devint historiographe de l'empereur. Il
publia en 1699 ses _Voyages en France, en Italie, en
Allemagne, à Malte et en Turquie_ (4 vol. in-12).]
Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d'oeuvre que nous
admirons étaient disposés à l'époque de son voyage en 1690: on voyait au
Belvédère les fleuves du Nil et du Tibre, l'Antinoüs, la Cléopâtre, le
Laocoon et le torse supposé d'Hercule. Dumont place dans le jardin du
Vatican _les paons de bronze qui étaient sur le tombeau de Scipion
l'Africain_.
Addison voyage en _scholar_[59], sa course se résume en citations
classiques empreintes de souvenirs anglais; en passant à Paris il avait
offert ses poésies à M. Boileau.
[Note 59: C'est pendant son voyage d'Italie qu'Addison
composa sa tragédie de _Caton_.]
Le père Labat[60] suit l'auteur de _Caton_: c'est un singulier homme que
ce moine parisien de l'ordre des Frères Prêcheurs. Missionnaire aux
Antilles, flibustier, habile mathématicien, architecte et militaire,
brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, critique savant et
ayant remis les Dieppois en possession de leur découverte primitive en
Afrique, il avait l'esprit enclin à la raillerie et le caractère à la
liberté. Je ne sache aucun voyageur qui donne des notions plus exactes
et plus claires sur le gouvernement pontifical. Labat court les rues, va
aux processions, se mêle de tout et se moque à peu près de tout.
[Note 60: Jean-Baptiste _Labat_ (1663-1738), religieux
dominicain. Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il
y rendit de grands services, surtout comme ingénieur. C'est
lui qui fonda la ville de la Basse-Terre à la Guadeloupe. Il
a laissé de nombreux ouvrages, parmi lesquels un _Voyage en
Espagne et en Italie_ (Paris, 1730, 8 vol. in-12).]
Le frère prêcheur raconte qu'on lui a donné chez les capucins, à Cadix,
des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu'il a vu un saint
Joseph habillé à l'espagnole, épée au côté, chapeau sous le bras,
cheveux poudrés et lunettes sur le nez. À Rome, il assiste à une messe:
«Jamais, dit-il, je n'ai tant vu de musiciens mutilés ensemble et une
symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu'il n'y avait rien
de si beau. Je disais la même chose pour faire croire que je m'y
connaissais; mais si je n'avais pas eu l'honneur d'être du cortège de
l'officiant, j'aurais quitté la cérémonie qui dura au moins trois bonnes
heures, qui m'en parurent bien six.»
Plus je descends vers le temps où j'écris, plus les usages de Rome
deviennent semblables aux usages d'aujourd'hui.
Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux; la
coutume venait de loin; Properce demande à sa _vie_ pourquoi elle se
plaît à orner ses cheveux:
Quid juvat ornato procedere, vita, capillo?
Les Gauloises, nos mères, fournissaient la chevelure des Séverine, des
Pisca, des Faustine, des Sabine. Velléda dit à Eudore en parlant de ses
cheveux: «C'est mon diadème et je l'ai gardé pour toi.» Une chevelure
n'était pas la plus grande conquête des Romains; mais elle en était une
des plus durables: on retire souvent des tombeaux de femmes cette parure
entière qui a résisté aux ciseaux des filles de la nuit, et l'on cherche
en vain le front élégant qu'elle couronna. Les tresses parfumées, objet
de l'idolâtrie de la plus volage des passions, ont survécu à des
empires; la mort, qui brise toutes les chaînes, n'a pu rompre ce réseau.
Aujourd'hui les Italiennes portent leurs propres cheveux, que les femmes
du peuple nattent avec une grâce coquette.
Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses
écrits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique
à propos d'un champ[61]. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit
d'une princesse Borghèse. En 1803, j'ai vu dans le palais Borghèse une
autre princesse qui brillait de tout l'éclat de la gloire de son frère:
Pauline Bonaparte n'est plus! Si elle eût vécu aux jours de Raphaël, il
l'aurait représentée sous la forme d'un de ces amours qui s'appuient sur
le dos des lions à la Farnésine, et la même langueur eût emporté le
peintre et le modèle. Que de fleurs ont déjà passé dans ces steppes où
j'ai fait errer Jérôme, Augustin, Eudore et Cymodocée!
[Note 61: Voir, sur ce curieux épisode, l'article de
Sainte-Beuve dans ses _Causeries du Lundi_, tome VII, page
83, et la Correspondance de Voltaire et du président de
Brosses, publiée en 1836 par M. Théophile Foisset.]
De Brosses représente les Anglais à la place d'Espagne à peu près comme
nous les voyons aujourd'hui, vivant ensemble, faisant grand bruit,
regardant les pauvres humains du haut en bas, et s'en retournant dans
leur taudis rougeâtre à Londres, sans avoir jeté à peine un coup d'oeil
sur le Colisée. De Brosses obtint l'honneur de faire sa cour à Jacques
III:
«Des deux fils du prétendant, dit-il, l'aîné est âgé d'environ vingt
ans, l'autre de quinze. J'entends dire à ceux qui les connaissent à fond
que l'aîné vaut beaucoup mieux et qu'il est plus chéri dans son
intérieur; qu'il a de la bonté de coeur et un grand courage; qu'il sent
vivement sa situation, et que, s'il n'en sort pas un jour, ce ne sera
pas faute d'intrépidité. On m'a raconté qu'ayant été mené tout jeune au
siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par les
Espagnols, dans la traversée son chapeau vint à tomber à la mer. On
voulut le ramasser: «Non, dit-il, ce n'est pas la peine; il faudra bien
que j'aille le chercher un jour moi-même.»
De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne
réussira pas, et il en donne les raisons. Revenu à Rome après ses
vaillantes apertises, Charles-Édouard, qui portait le nom de comte
d'Albany, perdit son père; il épousa la princesse de Stolberg-Goedern,
et s'établit en Toscane. Est-il vrai qu'il visita secrètement Londres en
1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu'il assista au couronnement de
George III, et qu'il dit à quelqu'un qui l'avait reconnu dans la foule:
«L'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le
moins?»
L'union du prétendant ne fut pas heureuse; la comtesse d'Albany[62] se
sépara de lui et fixa son séjour à Rome: ce fut là qu'un autre voyageur,
Bonstetten[63], la rencontra; le gentilhomme bernois, dans sa
vieillesse, me faisait entendre à Genève qu'il avait des lettres de la
première jeunesse de la comtesse d'Albany.
[Note 62: Louise-Marie-Caroline, comtesse d'_Albany_, née en
1753, à Mons, de la famille des Stolberg, épousa en 1772 le
prétendant Charles-Édouard, qui avait pris le titre de comte
d'Albany. Ils se séparèrent en 1780, et elle vécut depuis
avec le poète Alfieri, à qui sa beauté et son esprit avaient
inspiré la plus vive passion, et qu'elle épousa secrètement
après la mort du prince, arrivée en 1788. Alfieri étant mort,
à son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et,
dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre français
Xavier Fabre. Elle mourut à Florence en 1824.]
[Note 63: Charles-Victor de _Bonstetten_, né à Berne le 3
septembre 1745, mort à Genève le 3 février 1832. Il écrivait
avec une égale facilité en allemand et en français; ses
principaux livres sont dans cette dernière langue. On a de
lui _Voyage sur la scène des six derniers livres de
l'Énéide_, suivi de quelques observations sur le Latium
moderne (1804); _Recherches sur la nature et les lois de
l'imagination_ (1807); _Études de l'homme, ou Recherches sur
les facultés de sentir et de penser_ (1821); _l'Homme du midi
et l'homme du nord_ (1824). Dans ce dernier ouvrage,
Bonstetten combat les exagérations de la théorie de
l'influence morale et politique des climats.]
Alfieri vit à Florence la femme du prétendant et il l'aima pour la vie:
«Douze ans après, dit-il, au moment où j'écris toutes ces pauvretés, à
cet âge déplorable où il n'y a plus d'illusions, je sens que je l'aime
tous les jours davantage, à mesure que le temps détruit le seul charme
qu'elle ne doit pas à elle-même, l'éclat de sa passagère beauté. Mon
coeur s'élève, devient meilleur et s'adoucit par elle, et j'oserais dire
la même chose du sien, que je soutiens et fortifie.»
J'ai connu madame d'Albany à Florence; l'âge avait apparemment produit
chez elle un effet opposé à celui qu'il produit ordinairement: le temps
ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque
chose de sa race sur le front qu'il a marqué: la comtesse d'Albany,
d'une taille épaisse, d'un visage sans expression, avait l'air
commun[64]. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles
ressembleraient à madame d'Albany à l'âge où je l'ai rencontrée. Je suis
fâché que ce coeur, _fortifié et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin
d'un autre appui[65]. Je rappellerai ici un passage de ma lettre sur
Rome à M. de Fontanes:
«Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma
vie, et devineriez-vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa bière: on me
dit qu'il n'était presque pas changé; sa physionomie me parut noble et
grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité; le cercueil
étant un peu trop court, on inclina la tête du mort sur sa poitrine, ce
qui lui fit faire un mouvement formidable.»
[Note 64: Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany à Florence,
en 1810, a tracé d'elle ce portrait: «Rien ne rappelait en
elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie (la veuve
de Charles-Édouard et d'Alfieri avait alors 57 ans), ni la
reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était une petite
femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait
perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son
visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient
aucunes lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient
une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un
accueil, sa physionomie une intelligence et une grâce
d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient
plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa
familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui
l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait
au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de
naturel en sa personne.» (Lamartine, _Souvenirs et
Portraits_, tome 1, p. 130).]
[Note 65: Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parlé
dans une note précédente.--François-Xavier _Fabre_, né à
Montpellier en 1766. Élève de David, il obtint en 1787 le
grand prix de peinture, et séjourna longtemps à Rome, puis à
Florence, où il connut la comtesse d'Albany, qui le fit, en
mourant, son légataire universel. Revenu à Montpellier, il
enrichit le musée de cette ville--qui porte aujourd'hui le
nom de _Musée Fabre_--d'une précieuse collection de livres,
de tableaux et d'objets d'art.]
Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a
écrit dans sa jeunesse: tout ce qui était au présent se trouve au passé.
J'aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d'York[66], cet Henri
IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la
faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles Ier
en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a
mis cent dix-neuf ans à s'éteindre, après avoir perdu le trône qu'elle
n'a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l'exil
l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que
leur a-t-il manqué? la main de Dieu.
[Note 66: Henri-Benoît-Marie-Clément _Stuart_, _duc d'York_,
second fils de Jacques III et de Marie-Clémentine Sobieski,
petite-fille du libérateur de Vienne, né à Rome le 6 mars
1725, cardinal le 3 juillet 1747. En 1799, il prit part au
conclave de Venise, et contribua à faire accepter comme
secrétaire Consalvi, dont il avait encouragé les études et
les débuts. À la mort de son frère Charles-Édouard (1788), se
regardant comme roi légitime, il prit le titre d'Henri IX. Il
mourut à Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre à
Saint-Pierre la tombe du cardinal et de son frère, et qui est
l'oeuvre de Canova, fut payé par le roi George IV.]
Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome; ils n'étaient
qu'un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une petite
colonne brisée, élevée au milieu d'une grande voirie de ruines. Leur
race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort: elle
vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts entraîna
avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se trouvait
Louis XVI, dont l'aïeul avait refusé un asile au descendant de Charles
Ier, et Charles X est mort dans l'exil à l'âge du cardinal d'York, et
son fils et son petit-fils sont errants sur la terre!
Le voyage de Lalande[67] en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il
y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome
antique. «J'aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne
saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les
portait, en se promenant sur les collines qu'ils décrivent, en voyant
couler les fleuves qu'ils ont chantés.» Ce n'est pas trop mal pour un
astronome qui mangeait des araignées.
[Note 67: Joseph-Jérôme _Le Français_ de _Lalande_
(1732-1807). Il fut reçu à l'Académie des Sciences, en 1753,
à l'âge de vingt-et-un ans; nommé en 1762 professeur
d'astronomie au Collège de France, il remplit cette chaire
pendant 46 ans avec le plus grand succès. Alors que ses
nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom
populaire, il chercha hors de la science les moyens de faire
parler encore plus de lui. Il se singularisa, soit par des
goûts bizarres (il mangeait, dit-on, des araignées, des
chenilles), soit par des opinions impies, et se fit gloire
d'être athée. Il avait publié, en 1769, le _Voyage d'un
Français en Italie_, 8 vol. in-12.]
Duclos[68], à peu près aussi décharné que Lalande, fait cette remarque
fine: «Les pièces de théâtre des différents peuples sont une image assez
vraie de leurs moeurs. L'arlequin, valet et personnage principal des
comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand désir de
manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comédie sont
communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas
misère.»
[Note 68: Charles _Pinot_, sieur _Duclos_, membre de
l'Académie française. Il était compatriote de Chateaubriand,
et il en a déjà été parlé au tome I des _Mémoires_. (Voyez la
note 2 de la page 128).--Obligé de s'éloigner de Paris en
1766, pour avoir blâmé trop vivement la condamnation de La
Chalotais, son ami, il voyagea: ce qui lui donna lieu
d'écrire ses _Considérations sur l'Italie_, publiées
seulement en 1791, dix-neuf ans après sa mort.]
L'admiration déclamatoire de Dupaty[69] n'offre pas de compensation pour
l'aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence
de Rome; on s'aperçoit par un reflet que l'éloquence du style descriptif
est née sous le souffle de Rousseau, _spiraculum vitæ_. Dupaty touche à
cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental,
l'obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire.
Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse:
il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses
souverains successifs. «Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi
qui se meurt.»
[Note 69: Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier _Dupaty_
(1746-1788). Avocat général, puis président à mortier au
parlement de Bordeaux, il publia plusieurs écrits sur le
droit criminel qui lui valurent une grande popularité. En
littérature, il est connu par ses _Lettres sur l'Italie en
1785_. Elles obtinrent, à la veille de la Révolution, un
succès de vogue.]
À la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit: «Il ne reste qu'un
rayon du jour qui meurt sur le front d'une Vénus.» Les poètes de
maintenant diraient-ils mieux? Il prend congé de Tivoli: «Adieu, vallon!
je suis un étranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne vous
reverrai jamais; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes
enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que
vous l'avez été à leur père.» _Quelques-uns des enfants_ de l'érudit et
du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du
jour mourir sur le front de la _Vénus genitrix_ de Dupaty[70].
[Note 70: Charles _Dupaty_, fils aîné du président
(1771-1825). Il étudia la sculpture sous Lemot, alla se
perfectionner en Italie et fut nommé à son retour membre de
l'Académie des beaux arts (1816). Ses meilleures compositions
sont: la _Vénus genitrix_, _Biblis mourante_, _Cadmus_, _Ajax
poursuivi par la colère de Neptune_. Il a fait le modèle de
la statue équestre de Louis XIII (exécutée par Cortot), que
l'on voit sur la place Royale, à Paris.--Le second fils du
président, Emmanuel Dupaty (1775-1851) travailla pour le
théâtre. Son esprit facile et élégant lui valut de nombreux
succès dans le vaudeville et l'opéra-comique. Ses plus jolies
pièces sont: _Picaros et Diégo_, _le Chapitre second_, _la
Jeune Prude_, _la Leçon de botanique_, _Ninon chez Mme de
Sévigné_, _l'Intrigue aux fenêtres_, _le Poète et le
Musicien_, _les Voitures versées_. Sous la Restauration, il
publia _les Délateurs ou trois années du XIXe siècle_, poème
satirique en trois chants, et collabora à diverses feuilles
libérales, la _Minerve_, l'_Abeille_, l'_Opinion_ et le
_Miroir_. Le 18 février 1836, il fut élu membre de l'Académie
française, en remplacement de M. Lainé, par 18 voix contre 2
données à Victor Hugo. Celui-ci se consola de son échec par
un joli mot: «Je croyais, dit-il, qu'on allait à l'Académie
par le pont des Arts, je me trompais; on y va, à ce qu'il
paraît, par le Pont-Neuf.» Emmanuel Dupaty était, après tout,
un fort galant homme et un homme d'esprit. À peine élu, il
alla frapper à la porte de l'auteur d'_Hernani_, et, ne le
trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain:
Avant vous je monte à l'autel;
Mon âge seul peut y prétendre.
Déjà vous êtes immortel,
Et vous avez le temps d'attendre.]
À peine Dupaty avait quitté l'Italie que Goethe vint le remplacer. Le
président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Goethe?
Et néanmoins le nom de Goethe vit sur cette terre où celui de Dupaty
s'est évanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant génie de l'Allemagne;
j'ai peu de sympathie pour le poète de la matière: je sens Schiller,
j'entends Goethe. Qu'il y ait de grandes beautés dans l'enthousiasme que
Goethe éprouve à Rome pour Jupiter, d'excellents critiques le jugent
ainsi, mais je préfère le Dieu de la Croix au Dieu de l'Olympe. Je
cherche en vain l'auteur de _Werther_ le long des rives du Tibre; je ne
le retrouve que dans cette phrase: «Ma vie actuelle est comme un rêve de
jeunesse; nous verrons si je suis destiné à le goûter ou à reconnaître
que celui-ci est vain comme tant d'autres l'ont été.»
Quand l'aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle
retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux
murs croulants des Césars; il jeta son imagination désolée sur tant de
ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna
un autre; ce nom te restera: il t'appela «_la Niobé des Nations_, privée
de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes,
portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis
longtemps dispersée[71].»
[Note 71: _Le Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV, stance
LXXIX.]
Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais
pu voir Byron à Genève, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir Goethe
à Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de Staël
qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, passa rapidement au
Capitole avec Corinne: noms impérissables, illustres cendres, qui se
sont associés au nom et aux cendres de la ville éternelle[72].
[Note 72: J'invite à lire dans la _Revue des Deux-Mondes_,
1er et 15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampère,
intitulés: _Portraits de Rome à différents âges._ Ces curieux
documents compléteront un tableau dont on ne voit ici qu'une
esquisse. (Note de Paris, 1837.) CH.]
* * * * *
Ainsi ont marché les changements de moeurs et de personnages, de siècle
en siècle, en Italie; mais la grande transformation a surtout été opérée
par notre double occupation de Rome.
La République _romaine_, établie sous l'influence du Directoire, si
ridicule qu'elle ait été avec ses deux _consuls_ et ses _licteurs_
(méchants _facchini_ pris parmi la populace), n'a pas laissé que
d'innover heureusement dans les lois civiles: c'est des préfectures,
imaginées par cette République _romaine_, que Bonaparte a emprunté
l'institution de ses préfets.
Nous avons porté à Rome le germe d'une administration qui n'existait
pas; Rome, devenue le chef-lieu du département du Tibre, fut
supérieurement réglée. Le système hypothécaire lui vient de nous. La
suppression des couvents, la vente des biens ecclésiastiques sanctionnée
par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la consécration
des choses religieuses. Ce fameux _index_, qui fait encore un peu de
bruit de ce côté-ci des Alpes, n'en fait aucun à Rome: pour quelques
bajocchi on obtient la permission de lire, en sûreté de conscience,
l'ouvrage défendu. L'_index_ est au nombre de ces usages qui restent
comme des témoins des anciens temps au milieu des temps nouveaux. Dans
les républiques de Rome et d'Athènes, les titres de _roi_, les noms des
grandes familles tenant à la monarchie, n'étaient-ils pas
respectueusement conservés? Il n'y a que les Français qui se fâchent
sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui abattent les
croix, dévastent les églises, en rancune du clergé de l'an de grâce 1000
ou 1100. Rien de plus puéril ou de plus bête que ces outrages de
réminiscence; rien qui porterait davantage à croire que nous ne sommes
capables de quoi que ce soit de sérieux, que les vrais principes de la
liberté nous demeureront à jamais inconnus. Loin de mépriser le passé,
nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard
vénérable qui raconte à nos foyers ce qu'il a vu: quel mal nous peut-il
faire? Il nous instruit et nous amuse par ses récits, ses idées, son
langage, ses manières, ses habits d'autrefois; mais il est sans force,
et ses mains sont débiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce
contemporain de nos pères, qui serait déjà avec eux dans la tombe s'il
pouvait mourir, et qui n'a d'autorité que celle de leur poussière?
Les Français, en traversant Rome, y ont laissé leurs principes: c'est ce
qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus
avancé en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin
les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en Europe sous
Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la
noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la
transformation de l'esprit national.
Quant à la physionomie de la société romaine, les jours de concert et
de bal on pourrait se croire à Paris. L'Altieri, la Palestrina, la
Zagarola, la Del Drago[73], la Lante[74], la Lozzano, etc., ne seraient
pas étrangères dans les salons du faubourg Saint-Germain: pourtant
quelques-unes de ces femmes ont un certain air effrayé qui, je crois,
est du climat. La charmante Falconieri, par exemple, se tient toujours
auprès d'une porte, prête à s'enfuir sur le mont Marius, si on la
regarde: la villa Millini[75] est à elle; un roman placé dans ce casin
abandonné, sous des cyprès, à la vue de la mer, aurait son prix.
[Note 73: La princesse Del Drago.]
[Note 74: La duchesse Lante.]
[Note 75: Et non _Mellini_, comme on l'a imprimé dans les
éditions précédentes. C'est dans la Villa Millini, hors des
murs de Rome, que le général Alexandre Berthier (le futur
prince de Wagram et de Neuchâtel) reçut, le 11 février 1798
(23 pluviôse an VI), les avocats, les banquiers et les
artistes qui devaient constituer la nouvelle République
romaine.]
Mais, quels que soient les changements de moeurs et de personnages de
siècle en siècle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont
nous autres, mesquins barbares, n'approchons pas. Il reste encore à Rome
du sang romain et des traditions des maîtres du monde. Lorsqu'on voit
des étrangers entassés dans de petites maisons nouvelles à la porte du
Peuple, ou gîtés dans des palais qu'ils ont divisés en cases et percés
de cheminées, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments
d'Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, à force de ronger, des trous
dans les pyramides.
Aujourd'hui les nobles romains, ruinés par la révolution, se renferment
dans leurs palais, vivent avec parcimonie et sont devenus leurs propres
gens d'affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d'être
admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans meubles, à
peine éclairées, le long desquelles des statues antiques blanchissent
dans l'épaisseur de l'ombre, comme des fantômes ou des morts exhumés. Au
bout de ces salles, le laquais déguenillé qui vous mène vous introduit
dans une espèce de gynécée: autour d'une table sont assises trois ou
quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui travaillent à la lueur
d'une lampe à de petits ouvrages, en échangeant quelques paroles avec un
père, un frère, un mari à demi couchés obscurément en retraite, sur des
fauteuils déchirés. Il y a pourtant je ne sais quoi de beau, de
souverain, qui tient de la haute race, dans cette assemblée retranchée
derrière des chefs-d'oeuvre et que vous avez prise d'abord pour un
sabbat. L'espèce des sigisbées est finie, quoiqu'il y ait encore des
abbés porte-châles et porte-chaufferettes; par-ci, par-là, un cardinal
s'établit encore à demeure chez une femme comme un canapé.
Le népotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme
les rois ne peuvent plus avoir de maîtresses en titre et en honneurs. À
présent que la politique et les aventures tragiques d'amour ont cessé de
remplir la vie des grandes dames romaines, à quoi passent-elles leur
temps dans l'intérieur de leur ménage? Il serait curieux de pénétrer au
fond de ces moeurs nouvelles: si je reste à Rome, je m'en occuperai.
* * * * *
Je visitai Tivoli le 18 décembre 1803; à cette époque je disais dans
une narration qui fut imprimée alors: «Ce lieu est propre à la réflexion
et à la rêverie; je remonte dans ma vie passée; je sens le poids du
présent; je cherche à pénétrer mon avenir: où serai-je, que ferai-je et
que serai-je _dans vingt ans d'ici_?»
Vingt ans! cela me semblait un siècle; je croyais bien habiter ma tombe
avant que ce siècle se fût écoulé. Et ce n'est pas moi qui ai passé,
c'est le maître du monde et son empire qui ont fui!
Presque tous les voyageurs anciens et modernes n'ont vu dans la campagne
romaine que ce qu'ils appellent _son horreur et sa nudité_. Montaigne
lui-même, à qui certes l'imagination ne manquait pas, dit: «Nous avions
loin sur notre main gauche l'Apennin, le prospect du pays malplaisant,
bossé, plein de profondes fendasses ... le territoire nud, sans arbres,
une bonne partie stérile.»
Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec
et aussi aride que sa foi. Lalande et le président de Brosses sont aussi
aveugles que Milton.
On ne retrouve guère que dans le _Voyage sur la scène des six derniers
livres de l'Énéide_, de M. de Bonstetten, publié à Genève en 1804, un an
après ma lettre à M. de Fontanes (imprimée dans le _Mercure_ vers la fin
de l'année 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude,
encore sont-ils mêlés d'objurgations: «Quel plaisir de lire Virgile sous
le ciel d'Énée, et pour ainsi dire en présence des dieux d'Homère! dit
M. de Bonstetten; quelle solitude profonde dans ces déserts, où l'on ne
voit que la mer, des bois ruinés, des champs, de grandes prairies, et
pas un habitant! Je ne voyais dans une vaste étendue de pays qu'une
seule maison, et cette maison était près de moi, sur le sommet de la
colline. J'y vais, elle était sans porte; je monte un escalier, j'entre
dans une espèce de chambre, un oiseau de proie y avait son nid....
«Je fus quelque temps à une fenêtre de cette maison abandonnée. Je
voyais à mes pieds cette côte, au temps de Pline si riche et si
magnifique, maintenant sans cultivateurs.»
Depuis ma description de la campagne romaine, on a passé du dénigrement
à l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m'ont suivi ont
marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de
Tournon[76], dans ses _Études statistiques_, entre dans la voie
d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir: «La campagne romaine,
dit-il, développe à chaque pas plus distinctement la sérieuse beauté de
ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de
montagnes. Sa monotone grandeur frappe et élève la pensée.»
[Note 76: Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833),
préfet de Rome sous l'Empire, de 1809 à 1814. La Restauration
fit du préfet de Rome un préfet de Bordeaux, puis de Lyon. En
1824, M. de Tournon fut nommé pair de France. Il a publié, en
1831, d'intéressantes _Études statistiques sur Rome et les
États romains_.]
Je n'ai point à mentionner M. Simond[77], dont le voyage semble une
gageure, et qui s'est amusé à regarder Rome à l'envers. Je me trouvais à
Genève lorsqu'il mourut presque subitement. Fermier, il venait de couper
ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, et il est
allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons abattues.
[Note 77: Sur le _Voyage en Italie_ de M. Simond, voy. J.-J.
Ampère, _la Grèce_, _Rome et Dante_, p. 199. Cet excellent M.
Simond trouve les chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange
souverainement ridicules, et il ne s'en cache point. Il dit
de la fresque de Raphaël représentant l'_Incendie du Borgo_:
«Le dessin n'en est pas correct, l'expression est médiocre,
le coloris froid et sans harmonie.» Il dit du _Jugement
dernier_ de Michel-Ange: «Dos et visages, bras et jambes, se
confondent; c'est un véritable _pouding de ressuscités_.»]
Nous avons quelques lettres des grands paysagistes; Poussin et Claude
Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume
se tait, leur pinceau parle; l'_agro romano_ était une source
mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par
une sorte d'avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne
la profanât. Chose singulière, ce sont des yeux français qui ont le
mieux vu la lumière de l'Italie.
J'ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq
ans, et j'avoue que je l'ai trouvée d'une telle exactitude qu'il me
serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. Une compagnie
étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la
campagne romaine: ah! messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins
anglais sur le Janicule! si jamais ils devaient enlaidir les friches où
le soc de Cincinnatus s'est brisé, sur lesquelles toutes les herbes
penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome pour n'y remettre les
pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées; ici
la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. Les cardinaux
ont fermé l'oreille aux calculs des bandes noires accourues pour démolir
les débris de Tusculum, qu'elles prenaient pour des châteaux
d'aristocrates: elles auraient fait de la chaux avec le marbre des
sarcophages de Paul-Émile, comme elles ont fait des gargouilles avec le
plomb des cercueils de nos pères. Le sacré Collège tient au passé; de
plus il a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la
campagne romaine donnait au propriétaire 5 pour 100 en pâturages et
qu'elle ne rapporterait que un et demi en blé. Ce n'est point par
paresse, mais par un intérêt positif, que le cultivateur des plaines
accorde la préférence à la _pastorizia_ sur le _maggesi_. Le revenu d'un
hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même
mesure dans un des meilleurs départements de la France: pour se
convaincre de cela, il suffit de lire l'ouvrage de monsignor
Nicolaï[78].
[Note 78: L'ouvrage de Mgr Nicolas-Marie _Nicolaï_ faisait
alors autorité à Rome en matière économique. Il avait paru en
1803 sous ce titre: _Memorie_, _leggi ed osservazioni sulle
campagne e sull' annona di Roma_; trois volumes in-4{o},
ainsi divisés: I. _Del catasto daziale sotto Pio VI_; II.
_Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi annonarie_;
III. _Osservazioni storiche economiche_.]
* * * * *
Je vous ai dit que j'avais éprouvé d'abord de l'ennui au début de mon
second voyage à Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au
soleil: j'étais encore sous l'influence de ma première impression
lorsque, le 3 novembre 1828, je répondis à M. Villemain:
«Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de
Rome: elle a suspendu en moi le mal du pays que j'ai fort. Ce mal n'est
autre chose que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je
voyais autrefois: mon débris n'est pas assez grand pour se consoler avec
celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces
décombres des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer
le temps: je remonte dans le passé, je vois ce que j'ai perdu et le bout
de ce court avenir que j'ai devant moi; je compte toutes les joies qui
pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce
que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes
honneurs accablé du _sirocco_ ou percé par la _tramontane_. Voilà toute
ma vie, à un tombeau près que je n'ai pas encore eu le courage de
visiter. On s'occupe beaucoup de monuments croulants; on les appuie; on
les dégage de leurs plantes et de leurs fleurs; les femmes que j'avais
laissées jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies:
que voulez-vous qu'on fasse ici?
«Aussi je vous assure, monsieur, que je n'aspire qu'à rentrer dans ma
rue d'Enfer pour ne plus en sortir. J'ai rempli envers mon pays et mes
amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d'État avec
M. Bertin de Vaux, je n'aurai plus rien à demander, car vos talents vous
auront bientôt porté plus haut. Ma retraite a contribué un peu,
j'espère, à la cessation d'une opposition redoutable; les libertés
publiques sont acquises à jamais à la France. Mon sacrifice doit
maintenant finir avec mon rôle. Je ne demande rien que de retourner à
mon _Infirmerie_. Je n'ai qu'à me louer de ce pays: j'y ai été reçu à
merveille; j'ai trouvé un gouvernement plein de tolérance et fort
instruit des affaires hors de l'Italie, mais enfin rien ne me plaît plus
que l'idée de disparaître entièrement de la scène du monde: il est bon
de se faire précéder dans la tombe du silence que l'on y trouvera.
«Je vous remercie d'avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous
ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renommée[79]. Si
vous aviez quelques recherches à faire ici, soyez assez bon pour me les
indiquer: une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trésors.
Hélas! je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry! je vous assure que je
suis poursuivi par son souvenir: si jeune, si plein de l'amour de son
travail, et s'en aller! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son
esprit s'améliorait et la raison prenait chez lui la place du système:
j'espère encore un miracle. J'ai écrit pour lui; on ne m'a pas même
répondu. J'ai été plus heureux pour vous, et une lettre de M. de
Martignac me fait enfin espérer que justice, bien que tardive et
incomplète, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes
amis; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me
restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que
d'admiration, votre plus dévoué serviteur[80].»
«CHATEAUBRIAND.»
[Note 79: Villemain préparait alors son _Histoire de Grégoire
VII_, célèbre avant de paraître, tombée dans l'oubli,
aussitôt qu'elle eût paru,--ce qui n'eut lieu du reste qu'en
1873, trois ans après la mort de l'auteur.]
[Note 80: Grâce à Dieu, M. Thierry est revenu à la vie et il
a repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants
travaux; il travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide:
La nymphe s'enferme avec joie
Dans ce tombeau d'or et de soie
Qui la dérobe à tous les yeux, etc.