LIVRE XII

Ambassade de Rome. -- Trois espèces de matériaux. -- Journal de

route. -- Lettres à madame Récamier. -- Léon XII et les

cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les

artistes nouveaux. -- Ancienne Société romaine. -- Moeurs

actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre à M.

Villemain. -- À madame Récamier. -- Explication sur le mémoire

qu'on va lire. -- Lettre à M. le comte de la Ferronnays. --

Mémoire. -- À madame Récamier. -- À la même. -- À madame

Récamier. -- À M. Thierry. -- Dépêche à M. le comte de la

Ferronnays. -- À madame Récamier. -- À la même. -- Dépêche à M.

le comte Portalis. -- Mort de Léon XII. -- Dépêche à M. la comte

Portalis. -- À madame Récamier.

Le livre précédent, que je viens d'écrire en 1839, rejoint ce livre de

mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans[1]. Mes

_Mémoires_, comme Mémoires, ont gagné au récit de la vie de madame

Récamier: d'autres personnages ont été amenés sur la scène; on a vu

Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape délivré revenu à

Saint-Pierre; des lettres inédites de madame de Staël, de Benjamin

Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de Lucien

Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conservées; des

récits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai

introduit le lecteur dans un petit _canton détourné_ de l'empire, tandis

que cet empire accomplissait son mouvement universel; je me trouve

maintenant conduit à mon ambassade de Rome. On aura été délassé de moi

par la distraction d'un sujet étranger: c'est tout profit pour le

lecteur.

[Note 1: Ce livre a été écrit à Rome en 1828 et 1829.--Il a

été revu en février 1845.]

Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé; ils

sont de trois sortes:

Les premiers contiennent l'histoire de mes sentiments intimes et de ma

vie privée racontée dans les lettres adressées à madame Récamier.

Les seconds exposent ma vie publique; ce sont mes dépêches.

Les troisièmes sont un mélange de détails historiques sur les papes, sur

l'ancienne société de Rome, sur les changements arrivés de siècles en

siècles dans cette société, etc.

Parmi ces investigations se trouvent des pensées et des descriptions,

fruit de mes promenades. Tout cela a été écrit dans l'espace de sept

mois, temps de la durée de mon ambassade, au milieu des fêtes ou des

occupations sérieuses[2]. Néanmoins, ma santé était altérée: je ne

pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements; pour admirer le

ciel, j'étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d'un

palais ou d'une colline. Mais je guéris la lassitude du corps par

l'application de l'esprit: l'exercice de ma pensée renouvelle mes forces

physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre.

[Note 2: En relisant ces manuscrits, j'ai seulement ajouté

quelques passages d'ouvrages publiés postérieurement à la

date de mon ambassade à Rome. CH.]

Au revu de tout cela, une chose m'a frappé: à mon arrivée dans la ville

éternelle, je sens une certaine déplaisance, et je crois un moment que

tout est changé; peu à peu la fièvre des ruines me gagne, et je finis,

comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m'avait laissé froid

d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on

a aussi le _mal du pays_, mais il produit un effet opposé à son effet

accoutumé: on est saisi de l'amour des solitudes et du dégoût de la

patrie. J'avais déjà éprouvé _ce mal_ lors de mon premier séjour, et

j'ai pu dire:

Agnosco veteris vestigia flammæ[3].

[Note 3: _Énéide_, livre IV, v. 23.]

Vous savez qu'à la formation du ministère Martignac le seul nom de

l'Italie avait fait disparaître le reste de mes répugnances; mais je ne

suis jamais sûr de mes dispositions en matière de joie: je ne fus pas

plus tôt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle

me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de

route:

«Lausanne, 22 septembre 1828.

«J'ai quitté Paris le 14 de ce mois; j'ai passé le 16 à

Villeneuve-sur-Yonne[4]: que de souvenirs! Joubert a disparu; le

château abandonné de Passy a changé de maître; il m'a été dit: «Soyez la

cigale des nuits. _Esto cicada noctium._»

[Note 4: De Villeneuve-sur-Yonne, le _mardi 16 septembre_, il

écrivait à Mme Récamier: «Je ne sais si je pourrai vous

écrire jamais sur ce papier d'auberge. Je suis bien triste

ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité Mme de

Beaumont pendant les années de la Révolution. Le pauvre ami

Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit

sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir

la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de

Beaumont n'était déjà plus, nous la regrettions ensemble.

Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître;

toute la famille de Sérilly est dispersée. Si vous ne me

restiez pas, que deviendrais-je? Je ne veux pas vous

attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre.

Qu'avez-vous besoin des souvenirs d'un passé que vous n'avez

pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre

avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à

présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer

trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous?

Je voudrais bien savoir comment vous supportez

l'absence....»]

«Arona, 25 septembre.

«Arrivé à Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu

deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de

la nature, me devaient survivre: l'une, madame la marquise de Custine,

est venue mourir à Bex; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a

pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui

l'atteignit à Nice[5].

[Note 5: Mme de Duras mourut à Nice au mois de janvier 1829.]

_Noble Clara_, digne et constante amie,

Ton souvenir ne vit plus en ces lieux;

De ce tombeau l'on détourne les yeux;

Ton nom s'efface et le monde t'oublie!

* * * * *

«Le dernier billet que j'ai reçu de madame de Duras fait sentir

l'amertume de cette dernière goutte de la vie qu'il nous faudra tous

épuiser:

«Nice, 14 novembre 1828

«Je vous ai envoyé un _asclepias carnata_: c'est un laurier

grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une

fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent; mettez-le sous

les fenêtres de la Bibliothèque du Bénédictin.

«Je vous dirai un mot de mes nouvelles: c'est toujours la même

chose; je languis sur mon canapé toute la journée, c'est-à-dire

tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors;

ce que je ne puis faire au delà d'une demi-heure. Je rêve au

passé; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que

j'éprouve un violent ennui: si je pouvais seulement coudre ou

faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma

vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu'il me semble

que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle[6].»

[Note 6: Tout ce qui précède, depuis les mots: _la mort qui

l'atteignit à Nice_, a été ajouté après coup sur le _Journal

de route_ de Chateaubriand. Il est bien évident qu'il ne

pouvait inscrire sur son journal, le _25 septembre 1828_, un

billet de Mme de Duras écrit le _14 novembre 1828_; il ne

pouvait non plus parler alors de la mort de Mme de Duras et

de son tombeau, puisqu'elle mourut seulement en 1829.]

«Ainsi je suis rentré dans l'Italie privé de mes appuis, comme j'en

sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, à cette première époque, je pouvais

réparer mes pertes; aujourd'hui qui voudrait s'associer à quelques

vieux jours? Personne ne se soucie d'habiter une ruine.

«Au village même du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse

aurore. Les rochers, dont la base s'étendait noircie à mes pieds,

resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du

soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s'élever vers le ciel.

«Si l'Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à

Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m'a paru encore plus

décolorée; j'ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de

l'auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de

l'or du couchant et bordés de flots d'azur. Rien n'était doux comme ce

paysage, que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me

portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce

qu'elles voient leurs espérances; un jeune homme va errant avec ce qu'il

aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il

en cherche; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose; des

pensées de félicité le suivent: cette disposition de son âme se

réfléchit sur les objets.

«Au surplus, je m'aperçois moins du rapetissement de la société actuelle

lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte

a laissé le monde, j'entends à peine les générations débiles qui passent

et vagissent au bord du désert.»

«Bologne, 28 septembre 1828.

«À Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compté dix-sept bossus

passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé

la jeune Italie.

«J'ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de

toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années

de mort. Il n'était pas beau.

«À Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma

chambre au milieu de la nuit: elle avait vu tomber ses robes et son

chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait

conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée

par des voleurs. Je n'avais éprouvé aucune commotion dans mon lit: il

était pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'était fait sentir dans

l'Apennin: ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements

d'une femme. C'est ce que j'ai dit à madame de Chateaubriand; je lui ai

dit aussi que j'avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega

du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces

hautes consolations n'ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes

empressés de quitter cette caverne d'assassins.

«La suite de ma course m'a montré partout la fuite des hommes et

l'inconstance des fortunes. À Parme, j'ai trouvé le portrait de la veuve

de Napoléon; cette fille des Césars est maintenant la femme du comte de

Neipperg[7]; cette mère du fils du conquérant a donné des frères à ce

fils[8]: elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par un petit

Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, hériter du

duché de Parme[9].

[Note 7: Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note

2 de la page 435.]

[Note 8: Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de

son passage à Parme en 1828, il avait dîné avec elle,

quelques années auparavant, à Vérone, où elle avait été voir

son père, pendant la tenue du Congrès. «Nous refusâmes

d'abord, écrit-il, une invitation de l'archiduchesse de

Parme. Elle insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes

fort gaie; l'univers s'étant chargé de se souvenir de

Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Elle

prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur le

roi de Rome: elle était grosse. Sa cour avait un certain air

délabré et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton.

Il n'y avait là de singulier que nous dînant auprès de

Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du

sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napoléon. En

traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, nouvellement

peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos

regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de

police, faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les

États de Marie-Louise; c'est tout ce qui restait de la

puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon,

planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva

l'Italie prosternée depuis tant de siècles.» En parlant à

Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontré ses

soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n'était

rien à côté des grandes armées impériales d'autrefois. Elle

lui répondit sèchement: «Je ne songe plus à cela!» (_Congrès

de Vérone_, t. 1, p. 69.)]

[Note 9: Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de

l'infante Marie-Louise d'Espagne, ex-reine d'Étrurie. Aux

termes d'un arrangement conclu à Paris en 1817, il devait

hériter, à la mort de Marie-Louise, du duché de Parme et

Plaisance. Marie-Louise étant morte en 1847, il devint duc de

Parme; mais, chassé de ses États en 1848 par une

insurrection, il abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son

fils Charles III, qui périt assassiné le 27 mars 1854. Le

fils aîné de ce dernier, Robert Ier, né en 1848, fut alors

proclamé duc sous la régence de sa mère Louise-Marie-Thérèse

de Bourbon, fille du duc de Berry et soeur du comte de

Chambord; il fut renversé en 1860, et le duché fut annexé au

royaume d'Italie, dont il forme aujourd'hui une province.]

«Bologne me semble moins désert qu'à l'époque de mon premier voyage. J'y

ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J'ai

visité un beau cimetière: je n'oublie jamais les morts; c'est notre

famille.

«Je n'avais jamais si bien admiré les Carrache qu'à la nouvelle galerie

de Bologne. J'ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première

fois, tant elle était plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel

barbouillé de suie.»

«Ravenne, 1er octobre 1828.

«Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de

villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perchées

sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de

pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'oeuvre des

arts modernes ou quelques monuments de l'antiquité. Ce canton de

l'Italie renferme toute l'histoire romaine; il faudrait le parcourir

Tite-Live, Tacite et Suétone à la main.

«J'ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza. À Forli je me suis

détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En

approchant du monument, j'ai été saisi de ce frisson d'admiration que

donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été

malheureux. Alfieri, qui avait sur le front _il pallor della morte e la

speranza_, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet: _O gran

Padre Alighier!_ Devant le tombeau je m'appliquais ce vers du

Purgatoire:

Frate,

Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui[10].

[Note 10: _Le Purgatoire_, chant XVI, vers 65-66.]

«Béatrice m'apparaissait; je la voyais telle qu'elle était lorsqu'elle

inspirait à son poète le désir _de soupirer et de mourir de pleurs_:

Di sospirare, e di morir di pianto.

«Ô ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à

présent! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes soeurs

avaient accoutumé de porter la joie! Et toi, qui es fille de la

tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice.»

«Et pourtant le créateur d'un nouveau monde de poésie oublia Béatrice

quand elle eut quitté la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans

son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche,

lorsqu'elle se prépare à montrer le ciel à son amant: «Je l'ai soutenu

(Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque

temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le

seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se

donna à d'autres.»

«Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d'un pardon. Il

répondit à l'un de ses parents: «Si pour retourner à Florence il n'est

d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai point. Je

puis partout contempler les astres et le soleil.» Dante dénia ses jours

aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors même que

Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de décorer à

Florence le monument funèbre de celui qui avait appris _come l'uom

s'eterna_[11].

[Note 11:

Quando nel monda ad ora adora

M'insegnavate come l'uom s'eterna.

(_L'Enfer_, chant XV, vers 84-85.)]

«Le peintre du _Jugement dernier_, le sculpteur de _Moïse_, l'architecte

de la _Coupole de Saint-Pierre_, l'ingénieur du _vieux bastion de

Florence_, le poète _des Sonnets adressés à Dante_, se joignit à ses

compatriotes et appuya de ces mots la requête qu'ils présentèrent à Léon

X: «_Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico,

offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco

onorevole in questa città._»

«Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours

à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il

dessina les principaux sujets de la _Divina Commedia_ sur les marges

d'un exemplaire in-folio des oeuvres du grand poète; un navire, qui

portait de Livourne à Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage.

«Je m'en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette

commotion mêlée d'une terreur divine que j'éprouvai à Jérusalem, lorsque

mon _cicerone_ m'a proposé de me conduire à la maison de lord Byron.

Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en présence

de Dante et de Béatrice! Le malheur et les siècles manquent encore à

Childe-Harold; qu'il attende l'avenir. Byron a été mal inspiré dans sa

prophétie de Dante.

«J'ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire[12].

Honorius et sa poule ne m'importaient guère; j'aime mieux Placidie et

ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de

Saint-Jean-Baptiste; c'est le roman chez les barbares[13]. Théodoric

reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d'une

race supérieure; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène,

s'efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de

la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la

décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe; les

Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son

archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement,

après avoir été guelfe ou gibeline; après avoir fait partie des États

vénitiens, elle est retournée à l'Église sous le pape Jules II, et ne

vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante.

[Note 12: La basilique octogone de Saint-Vital, à Ravenne,

rappelle, en effet, Constantinople, puisqu'elle fût bâtie,

sous Justinien, à l'imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne

la fit copier pour l'église d'Aix-la-Chapelle.--L'église

Saint-Apollinaire, érigée sous Théodoric, au commencement du

VIe siècle, offre également le type byzantin dans tout son

éclat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui

divisent l'église en trois nefs furent transportées de

Constantinople à Ravenne.]

[Note 13: L'amour d'Honorius pour une poule nommée Rome est

une anecdote de Procope.--Quant à Placidie, fille de

Théodose-le-Grand, soeur d'Honorius et mère de Valentinien

III, ses aventures constituent bien le plus étrange des

romans,--«le roman chez les Barbares», comme l'appelle

Chateaubriand. Née à Constantinople, elle fut prise au siège

de Rome par Alaric et emmenée en captivité. Ataulphe,

beau-frère d'Alaric, s'éprit d'elle et l'épousa. Veuve

d'Ataulphe, elle épousa en secondes noces Constance, un des

généraux d'Honorius, qui prit bientôt le titre de Constance

III. Après avoir été esclave, puis reine des Visigoths, elle

gouverna l'Empire d'Occident sous le nom de son fils encore

enfant. Elle a son tombeau à Ravenne.]

«Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé, eut, dès sa

naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mère. À tout prendre, je

vivrais bien ici; j'aimerais à aller à la colonne des Français, élevée

en mémoire de la bataille de Ravenne[14]. Là se trouvèrent le cardinal

de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse

de Chateaubriand[15]. Là fut tué à l'âge de vingt-quatre ans le beau

Gaston de Foix: «Nonobstant toute l'artillerie tirée par les Espagnols,

les François marchoient toujours, dit le _Loyal serviteur_; depuis que

Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre

François et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour

reprendre leur haleine; puis, baissant la vue, ils recommençoient de

plus belle en criant: France et Espagne!» Il ne resta de tant de

guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire

endossèrent le froc.

[Note 14: Le 11 avril 1512, les Français, commandés par

Gaston de Foix, remportèrent à Ravenne sur les Espagnols et

les troupes du pape Jules II une victoire éclatante; mais

Gaston y périt.]

[Note 15: Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand,

voir au tome II, la note 1 de la page 343.]

«On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en tournant

son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre; elle

n'avait pas l'habitude d'une pareille vie: c'était une Trivulce. Quand,

à travers sa porte entre-baillée, elle voyait deux lames se rejoindre

dans l'étendue des flots, elle sentait sa tristesse s'accroître: cette

femme avait été aimée d'un grand roi. Elle continuait d'aller

tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église abandonnée

et de cette église à sa chaumière.

«L'antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés; ils

ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil

était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne; j'entendis le son

lointain d'une cloche qui tintait: elle appelait les fidèles à la

prière.»

«Ancône, 3 et 4 octobre.

«Revenu à Forli, je l'ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses

remparts croulants l'endroit d'où la duchesse Catherine Sforze[16]

déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu'elle pouvait

encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut moine dans l'admirable

couvent de la _Madona del Monte_.

[Note 16: Catherine, fille naturelle de Galéas Marie Sforza,

épousa en 1484 Jérôme Riario, seigneur d'Imola et de Forli,

tomba, ainsi que son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers

de son mari, qui venait d'être assassiné à Forli, montra

beaucoup d'esprit et d'énergie dans cette occasion, et assura

ainsi à son fils son héritage. Elle soutint dans Forli un

siège contre César Borgia et fut prise sur la brèche même.

Louis XII lui fit rendre la liberté. Elle avait épousé en

secondes noces un Médicis et mourut à Florence.]

«Je traversai près de Savignano la ravine d'un petit torrent: quand on

me dit que j'avais passé le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait

et que j'apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, à moi,

c'est la vie: depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord.

«À Rimini, je n'ai rencontré ni Françoise, ni l'autre ombre sa compagne,

_qui au vent semblaient si légères_:

E paion si al vento esser leggieri[17].

[Note 17: _L'Enfer_, chant V, vers 75.]

«Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amené à Ancône sur des ponts et

sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre

aujourd'hui la fête du pape; j'en entends la musique à l'arc triomphal

de Trajan: double souveraineté de la ville éternelle.»

«Lorette, 5 et 6 octobre.

«Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un _spécimen_

parfaitement conservé de la _colonie romaine_. Les paysans fermiers de

_Notre-Dame_ sont dans l'aisance et paraissent heureux; les paysannes,

belles et gaies, portent une fleur à leur chevelure. Le

prélat-gouverneur nous a donné l'hospitalité. Du haut des clochers et du

sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes

sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une

tempête. Je me plaisais à voir la _valentia muralis_ et la fumeterre

des chèvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous

les galeries à double étage, élevées d'après les dessins de Bramante.

Ces pavés seront battus des pluies de l'automne, ces brins d'herbe

frémiront au souffle de l'Adriatique longtemps après que j'aurai passé.

«À minuit j'étais retiré dans un lit de huit pieds carrés, consacré par

Bonaparte; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre; tout à

coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystérieusement un

homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le

regarde; il s'approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu'à

terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M.

l'ambassadeur: mais il est veuf; il est un pauvre intendant; il désire

marier sa _ragazza_, ici présente: malheureusement il lui manque quelque

chose pour la dot. Il relève le voile de l'orpheline: elle était pâle,

très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce

père de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiancée

m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à

l'obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la

jeune fille de Grenoble, si elle était vierge; tout ébouriffé, je pris

quelques pièces d'or sur la table près de mon lit; je les donnai, pour

faire honneur au roi mon maître, à la _zitella, dont les yeux n'étaient

pas enflés à force d'avoir pleuré_. Elle me baisa la main avec une

reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un mot, et, retombant sur

mon immense couche comme si je voulais dormir, la vision de saint

Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont c'était la

fête; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié regrettant, et

dans une admiration profonde de mes vertus.

«C'était pourtant ainsi que je semais l'or, que j'étais ambassadeur,

hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même

ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d'un peu

d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à

Notre-Dame de Lorette par sa _canzone_:

Ecco fra le tempeste e i fieri venti.

«Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune,

en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de

la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon

habit de noces au trésor de Lorette; mais je ne me pardonnerai jamais, à

moi chétif enfant des muses, d'avoir été si puissant et si heureux, là

où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable!

Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes

inconstantes prospérités; la richesse n'est pas mon habitude; vois-moi

dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon

infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine

ressemblance.

«Je n'ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à

Notre-Dame-de-Lorette, ni celui de ma fille, _Leonora Montana, filia

unica_; je n'ai jamais désiré me survivre; mais pourtant une fille, et

qui porterait le nom de Léonore!»

«Spoleto.

«Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque

un pas de Bonaparte et rappelle un traité[18], j'ai gravi les derniers

redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé

comme une houblonnière. À gauche étaient les mers de la Grèce, à droite

celles de l'Ibérie; je pouvais être pressé du souffle des brises que

j'avais respirées à Athènes et à Grenade. Nous sommes descendus vers

l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées, où sont

suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards

qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène.

[Note 18: Traité du 19 février 1797, signé entre Bonaparte et

Pie VI. Ce dernier renonçait au Comtat Venaissin, abandonnait

Bologne, Ferrare et les Légations, et rachetait par des

contributions considérables les autres territoires

qu'occupait l'armée française.]

«Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd'hui au Vatican.

_Vene_, dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le

Poussin a reproduit ce site chaud et suave; Byron l'a froidement

chanté[19].

[Note 19: _Pèlerinage de Childe-Harold_, chant IV.]

«Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier

Giorgini[20], Léon XII a placé dans cette ville les galériens pour

honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre plusieurs

ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le cloître, esclave en

Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à soixante ans

passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce, séduite par

lui, croyait-on.»

[Note 20: «Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de

Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de

passer au service plus lucratif de l'ambassadeur. Il était la

terreur des postillons italiens «mols et paresseux par

nature,» comme du temps de Montaigne; mais quand, au lieu de

précéder une calèche diplomatique, il portait lui-même la

dépêche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de

l'oiseau, et il se surpassait lui-même dès qu'il allait

annoncer un pape à l'Europe impatiente; il a fallu

l'invention du télégraphe pour éclipser sa renommée.»]

«Civita Castellana.

«À Monte-Lupo, le comte Potocki s'ensevelit dans des laures charmantes;

mais les pensées de Rome ne l'y suivirent-elles point? Ne se croyait-il

pas transporté au milieu des _choeurs des jeunes filles_? Et moi aussi,

comme saint Jérôme, «j'ai passé, dans mon temps, le jour et la nuit à

pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu'au moment où Dieu me

renvoyait la paix.» Je regrette de ne plus être ce que j'ai été, _plango

me non esse quod fuerim_.

Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à

contourner la Somma. J'avais déjà suivi ce chemin dans mon premier

voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme

mourante....

À la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me

serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'était qu'un haut

aqueduc, surmonté d'un pont étroit, me rappelait un ouvrage de Rome

auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main: les Américains

n'en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la liberté. J'ai

monté la Somma à pied, près des boeufs de Clitumne qui traînaient madame

l'ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière maigre, légère et

gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frère, dans ces

opulentes campagnes, en me demandant la _carità_: je la lui ai faite en

mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus.

Alas! regardless of their doom,

The little victims play!

No sense have they of ills to come,

Nor care beyond to-day.

«Hélas! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes!

Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée[21].»

[Note 21: Ce sont des vers du poète Gray, dans son Ode, sur

_une vue lointaine du collège d'Eton_.]

«J'ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d'oliviers

m'a conduit à Narni; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus

nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à

_Santa-Maria di Falleri_ pour voir une ville qui n'a plus que la peau,

son enceinte: à l'intérieur elle était vide: _misère humaine à Dieu

ramène_. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la

ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma

femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Césars.»

* * * * *

Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes

lettres à madame Récamier, entremêlées, comme je l'ai annoncé, de pages

historiques.

Parallèlement vous trouverez mes dépêches. Ici paraîtront distinctement

les deux hommes qui existent en moi.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 6 / 124 题