CLXXXIX

Paris, 16 août 1870.

Mon cher Panizzi,

Le temps se passe pour nous dans une sorte d'agonie. On cherche à

s'absorber, et les mêmes pensées désolantes vous poursuivent sans cesse.

Les militaires pourtant paraissent conserver encore de l'espoir; mais le

désordre est partout. Il y a en ce moment deux gouvernements qui sont

loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique est grand, cela est

incontestable, mais peu intelligent, j'en ai bien peur. Supposé que,

dans les conditions très mauvaises où se trouve notre armée, nous

eussions un grand succès; supposé même qu'on obligeât les Prussiens à

repasser le Rhin, notre situation serait toujours très grave. Qu'il y

ait une paix honorable ou honteuse, quel gouvernement pourra subsister

en présence de cette immense insurrection nationale, à qui on a donné

des armes et qu'on a exaltée au dernier point? Nous allons forcément à

la république, et quelle république!

Je ne sais rien de plus admirable que l'impératrice en ce moment. Elle

ne se dissimule rien et cependant elle montre un calme héroïque, effort

qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr.

Je ne doute pas que l'empereur ne cherche à se faire tuer. Il a emmené

le prince impérial avec lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée

seule peut le protéger; mais l'armée elle-même conservera-t-elle son

dévouement? Chaque jour, on apprend quelque nouvelle étourderie de la

part de la dernière administration. Ici, point de vivres; là, point de

munitions; illusion complète sur le nombre des troupes.

Au milieu des tristes préoccupations qui nous obsèdent, je me reproche

quelquefois de penser à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon

naufrage particulier au milieu de tant d'autres. Le moment est mauvais;

mais je n'aurai pas probablement longtemps à souffrir, car ma santé

empire tous les jours.

Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 191 / 206 题