CLXXXVI

Paris, 25 juillet 1870.

Mon cher Panizzi,

Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère.

J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne

reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout

de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que

je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus,

c'est de partir sans vous dire adieu; je veux dire, sans avoir passé

avec vous une bonne soirée à causer _de rebus omnibus et quibusdam

aliis_.

Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a

eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec

beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur

le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le

dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à

l'armée, où y envoient leurs enfants, et, _proh pudor! horresco

referens!_ des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du

Rhin.

Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme antifrançais est

non moins vif. Dans le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se

prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois,--c'est un de nos grands

orientalistes, Wurtembergeois de naissance et Français d'adoption,--Mohl

revient de Stuttgart, et sa conclusion est que tout cela avance la

République de vingt ans en Allemagne; on peut ajouter: et en Europe.

Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, ne croyez pas, comme

quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en

deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté, une

défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus

abominable et inextricable gâchis.

Je ne sais si la paix quand même, que le cabinet anglais a pris pour

premier principe, tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu son

prestige en Europe. Il y a quelques années, elle aurait pu empêcher la

guerre. En s'unissant à la France, elle aurait pu diviser à jamais

l'Amérique en deux États rivaux; elle aurait pu prévenir la scandaleuse

invasion du Danemark, et, aujourd'hui, nous serions probablement

tranquilles.

Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a porté la déclaration de

guerre est allé prendre congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu

de très bonnes relations. M. de Bismark lui a dit: «Ce sera pour moi le

regret de toute ma vie de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque

M. Benedetti y est venu.»

Les gens du métier disent que les hostilités ne commenceront pas avant

une quinzaine de jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans la

supériorité de leurs armes. Ils ont tué un Badois en tirant de la rive

gauche sur la droite, et ont vu les balles ennemies tomber dans le Rhin.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et tenez-moi au courant de vos

faits et gestes.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 188 / 206 题