Cannes, 4 décembre 1869.
Mon cher Panizzi,
Je suppose que vous êtes de retour à Londres et jouissant des charmes du
_home_, dont on sent toujours le mérite après une absence prolongée.
Comment les brouillards vous traitent-ils? voilà la question. Ici, ni le
beau temps ni le soleil ne me font de bien. Je vais de mal en pire,
m'affaiblissant tous les jours. Mes médecins y perdent leur latin. Ils
me disent que, si je mangeais, je me porterais bien; mais je ne mange
pas, parce que je me porte mal. Voilà le cercle vicieux où je suis. Le
fond de la question est que ma vieille carcasse s'en va. Il faut en
prendre son parti. Le monde, d'ailleurs, ne va pas si bien, pour qu'on
le regrette beaucoup.
On dirait que le gouvernement et l'opposition font assaut de maladresse
et d'étourderie. Le grand mal de la situation, c'est qu'il n'y a plus
d'homme. Les orateurs abondent au contraire. On m'écrit de Paris que
l'empereur montre beaucoup de tranquillité et même de gaieté. Il en faut
un fonds considérable pour en avoir de reste dans ce temps-ci.
Les Irlandais ont pris vite leçon de nos rouges; mais je ne crois pas
que M. O'Donovan-Rossa soit traité par le gouvernement comme on a fait
ici pour Rochefort. Je me demande si l'attitude si menaçante de la
populace dans presque toute l'Europe est une preuve de sa force, ou si
elle ne tient qu'à la douceur avec laquelle on traite partout
aujourd'hui les tentatives de violence. Probablement il y a, de la part
de la canaille et de celle du gouvernement, beaucoup de poltronnerie.
M. Gladstone a de la peine à trouver des pairs. Pourquoi Édouard Ellice
a-t-il refusé? Parce que son père avait refusé autrefois, mais il
n'avait peut-être pas les mêmes motifs. On me dit que M. Grote a refusé
aussi. C'est un signe du temps et des immenses progrès qu'a faits la
démocratie dans la terre classique de l'aristocratie.
Adieu, mon cher Panizzi. L'_Ours_ dont je vous parlais, est le héros
d'une nouvelle que je vous ai lue à Montpellier; mais je vous soupçonne
d'avoir dormi tout le temps.