CLVII

Paris, 22 mai 1869.

Mon cher Panizzi,

Nous voilà enfin délivrés des réunions électorales. Sauf quelques

petites promenades, beaucoup de gueulements, et quelques balustrades

brisées à la place Royale, tout s'est passé sans grand mal. Les discours

tenus étaient, en général, un éloge de la République, et presque

toujours exprimaient le regret que la guillotine n'eût fonctionné qu'à

demi en 1793. Ces messieurs ne cherchent pas à prendre les mouches avec

du miel, comme le proverbe le recommande. Ces procédés ont rendu quelque

courage aux bourgeois. On n'avait pas de candidats modérés dans la

plupart des arrondissements de Paris, et on en a improvisé. Je ne leur

crois pas beaucoup de chances, mais, du moins, il y aura lutte.

On dit que Thiers passera, mais avec un peu de peine et par un appoint

rouge au dernier moment. Il est maintenant corps et âme dans la

Révolution. Il m'a paru bien vieilli la dernière fois que je l'ai vu, il

y a une quinzaine de jours. Barthélemy-Saint-Hilaire canevasse dans le

département de Seine-et-Oise et on dit qu'il a des chances.

Le suffrage universel est la boîte au noir et le résultat peut attraper

tout le monde; cependant tout fait supposer que la Chambre nouvelle sera

à peu près la même que l'ancienne, mais avec cette différence que les

députés auront un autre mandat beaucoup plus dans le sens libéral que

l'ancien. Le vent est au parlementarisme, un des plus mauvais

gouvernements dans un pays où il n'y a pas une forte aristocratie.

Au reste, il paraît que, depuis quelque temps, un remède s'est présenté

contre le suffrage universel, c'est la corruption électorale. Cette

année, on dit que les candidats dépensent beaucoup d'argent. L'un d'eux

tient table ouverte, grise ses électeurs, les ramène en voiture et leur

donne des plaids et des cachenez pour retourner chez eux. Il a établi un

bureau en face d'un pont à péage, où l'on rend à tous les passants le

sou qu'ils ont payé à l'entrée du pont.

Adieu, mon cher Panizzi. Mille compliments et amitiés.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 159 / 206 题