Paris, 7 mai 1869.
Mon cher Panizzi,
L'impératrice va faire un voyage en Égypte, pour assister à l'ouverture
du canal de Suez. Elle m'a proposé de l'accompagner, ce que j'ai dû
refuser, à mon grand regret. Je suis beaucoup trop invalide pour faire
pareille campagne, où je ne ferais qu'embarrasser les gens qui
m'accompagneraient. Je crains, par-dessus le marché, que le voyage ne se
prolonge au delà de ce qui serait désirable.
Grande agitation électorale. On s'attend ici--c'est à Paris que je veux
dire--à des députés incroyables. Thiers est un réactionnaire;
Garnier-Pagès, un vieux modéré; Émile Olivier, un bonapartiste. Je crois
savoir, d'ailleurs, que les meneurs du parti républicain craignent de
faire fiasco dans le reste de la France. C'est le tiers parti, très
probablement, qui gagnera quelques voix, et le tort du gouvernement est
de ne pas s'y résigner philosophiquement. Une opposition dynastique
n'est pas très dangereuse, et, en s'opposant avec trop de vivacité à ses
candidats, on risque de les aigrir et de s'en faire des ennemis
irréconciliables.
Il me semble que les Irlandais ne se montrent pas fort reconnaissants
envers M. Gladstone. Recrudescence de fénianisme et d'assassinats. Voilà
la démocratie qui vient de faire un grand pas. La proposition de lord
Russell de créer des pairs à vie, si elle n'est pas une simple menace
destinée à demeurer comme _gladius in vagina_, est la démolition de la
Chambre des lords. La vieille Angleterre marche d'un pas rapide sur la
pente où toute l'Europe est entraînée, et c'est à tous les diables, je
le crains, que cette pente mène.
La lutte électorale est très vive à Cannes. M. Méro donne vingt-cinq
francs à tous les curés pour qu'ils disent neuf messes en sa faveur. Une
messe vaut soixante-quinze centimes: _ergo_, chaque curé empochera
dix-huit francs vingt-cinq. Avec le suffrage universel, je crois que le
moyen n'est pas mauvais.
Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi au courant de vos mouvements.