Paris, 1er septembre 1868.
Mon cher Panizzi,
Je vous suppose dûment réinstallé dans Bloomsbury square avec M. Fagan,
et vous tâtant pour savoir si les bains de Wiesbaden vous ont réussi.
J'espère que oui, bien que très souvent on n'en sente pas tout de suite
les bons effets.
Je sais que vous avez fait en route la rencontre de M. Libri. C'est une
preuve de plus de cette grande vérité que le monde est bien petit,
puisque tant de gens qui ne se cherchent pas se rencontrent.
Je crois parfaitement à la sincérité du roi de Prusse dans sa
conversation avec lord Clarendon. Seulement il se trompe s'il croit que
le gouvernement français voudrait ou pourrait faire la guerre, comme
moyen de dérivation. Si l'opposition devenait très puissante aux
prochaines élections, et la chose n'est pas impossible, je ne doute pas
que la tentative d'engager une guerre ne fût l'occasion d'une
catastrophe intérieure. Mais ce que le roi de Prusse ne dit pas et ce
qui est vrai, c'est qu'il y a chez lui un parti considérable qui veut la
guerre. C'est le parti des vieux Prussiens, qui ne jurent que par le
grand Frédéric et qui, depuis la bataille de Sadowa, ne croient pas que
rien puisse résister au fusil à aiguille. M. de Bismark, qui est homme
de bon sens, est le bouchon qui retient l'explosion de cette mousse
belliqueuse. S'il venait à mourir, et on le dit sérieusement malade, le
cas s'aggraverait singulièrement. L'ambassadeur de Prusse ici, M. de
Goltz, qui est très malade et à peu près désespéré, est un homme fort
sage qui fait son possible pour adoucir les frottements entre les deux
pays. Si son successeur ne lui ressemble pas, surtout s'il appartient au
parti des vieux Prussiens, la paix peut être facilement compromise.
Mais, de toute façon, je ne crois pas qu'une rupture, si elle avait
lieu, provînt de notre fait. Elle serait déterminée par les traîneurs de
sabre de Berlin.
Comment s'annoncent les élections en Angleterre? On nous dit une foule
de choses contradictoires à ce sujet. La seule chose qui me paraisse
bien établie, c'est que personne n'a des données positives sur ce qu'il
faut attendre des nouveaux électeurs. Les probabilités sont pour M.
Gladstone; mais, si la résistance est vive, je crains qu'il ne soit
emporté bien loin du côté des radicaux, c'est-à-dire à tous les diables,
où, d'ailleurs, toute l'Europe est en train de s'acheminer.
Adieu, mon cher Panizzi; prévenez-moi à l'avance de votre départ, pour
que je prenne les mesures nécessaires, et peut-être que je vous donne
une commission.