CXXXVII

Cannes, 10 décembre 1867.

Mon cher Panizzi,

Je vous trouve courageux d'accepter[14] en ce moment ce qu'on vous

offre. Je crois que je vous conseillais d'accepter la première fois.

Aujourd'hui, il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé à refuser,

raisons dont, à mon avis, vous vous exagériez l'importance. Il y a de

plus la très grande probabilité que vous ne pourrez pas être utile au

point où les choses sont arrivées. Mais la seule objection valable, ce

me semble, c'est que vos habitudes anglaises et votre respect des lois

vous feront faire énormément de mauvais sang, au milieu de gens en

révolution. Si vous étiez plus jeune, je vous dirais: Luttez! A présent

que vous avez fait vos preuves en matière de lutte, et que vous avez

gagné _otium cum dignitate_, je vous vois avec peine descendre dans

l'arène. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve. Pour ma part, je le

vois fort sombre. Le combat s'engage entre deux engeances que je déteste

également, les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les folies des

premiers qui ont donné tant de puissance aux seconds, puissance

probablement éphémère, mais à laquelle succédera l'anarchie la plus

terrible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne vois nulle part

de têtes politiques pour diriger les honnêtes gens. Nos Chambres sont

arrivées à un état de surexcitation incroyable, et entraînent le

gouvernement. Nigra avait bien raison de dire que l'empereur était le

seul ami qu'eût l'Italie en France. Garibaldi et la majorité se mettent

à la traverse de ses desseins.

[14] On se rappelle que, quelques années auparavant, les fonctions de

sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement

italien, et qu'il avait alors cru devoir décliner cet honneur. Mais

l'offre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination et fut

nommé au Sénat le 12 mars 1868.

Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai rencontré hier lord et lady

Elcho, avec une très jolie fille à eux. Je l'ai trouvé très alarmé de ce

qui se passe en Angleterre et des progrès que la démocratie y fait. Le

fénianisme n'est pas une plaisanterie. Je vois dans mon journal, que ces

messieurs ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité de gens

pour délivrer un des leurs de la prison de Clerkenwell. Le ton des

journaux irlandais, les processions funèbres et les excitations à

l'assassinat sont des choses nouvelles en Angleterre. Espérons que cela

ne s'acclimatera pas.

Lorsque vous verrez lady Palmerston, veuillez trouver moyen de me

rappeler à son souvenir et de lui faire mes compliments de condoléance.

Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un jour! Mais le reste du

monde était alors gelé. Ici, cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes

et à moi. Je suis toujours fort souffreteux.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. A bientôt, j'espère; car vous

ne pouvez pas ne pas vous arrêter ici en allant à Florence[15].

[15] M. Panizzi fut à ce moment gravement malade à Londres, et la

correspondance resta interrompue jusqu'en mars 1868.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 139 / 206 题