Paris, 15 octobre 1867.
Mon cher Panizzi,
Je suis allé hier à l'enterrement de notre pauvre ami, qui était un des
plus vraiment lugubres que j'aie vus, malgré la pompe que les ministres
ont voulu déployer à son occasion.
Quant aux causes de la mort de M. Fould, on n'en sait rien, et les
médecins ne me paraissent pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu
de malaise avant le dîner, et s'est couché vers cinq heures. Il a pris
un bouillon et fumé un cigare et s'est arrangé pour dormir en disant à
son valet de chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A sept heures
est venu un télégramme. Son domestique est entré doucement dans sa
chambre, a cru qu'il dormait et a déposé la dépêche sur sa table de
nuit, sans faire de bruit. Une heure et demie après, on est rentré. Il
était exactement dans la même position, mort et déjà froid. C'est la
mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant bien plus tôt. Il
avait pris toutes ses dispositions pour sa mort assez longtemps
auparavant.
On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi dit qu'il ne peut avoir
un cordon de soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé quelque
part, et demande à faire occuper les provinces encore papales, de façon
à n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un déchaînement furieux
contre le gouvernement italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le
crois plus coupable de faiblesse que de manque de foi; mais la conduite
qu'on tient avec Garibaldi est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir de
se moquer des lois et des traités, il serait plus simple de le faire
dictateur. On croit que, s'il n'y a pas d'insurrection à Rome, les
choses peuvent encore s'arranger.
Vous ai-je dit le mot du prince à Saint Jean de Luz? Leur canot, par une
nuit très obscure (un prêtre était à bord), a donné contre un rocher. La
nuit était si noire, que personne n'a vu le pilote, qui était à l'avant,
tomber et se fracasser la tête et se noyer. Les matelots se sont jetés à
la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles et par-dessus la tête, quand
la vague déferlait. Ils ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé
jusqu'aux os. L'impératrice lui criait: «N'aie pas peur, Louis.» Il a
répondu: «Je m'appelle Napoléon.» Cela m'a été conté par deux témoins,
Brissac et M. de la Vallette.
Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes pour Cannes. L'hiver
s'annonce mal.