CVII

Cannes, 29 novembre 1866.

Mon cher Panizzi,

J'espérais que _nous_ achèterions la collection Blacas. Je trouve que

vous la payez cher; mais, à tout prendre, vous faites une très bonne

affaire. Vous n'aviez rien de très beau en fait de camées et de pierres

gravées, et vous gagnez un certain nombre d'objets admirables, quoique

plusieurs des signatures des pierres gravées soient fausses (ceci _inter

nos_). Les vases ne sont guère remarquables. La toilette romaine

d'argent, quoique d'un très bas temps, est un morceau unique. Il y a une

tête d'Esculape dont on fait grand cas, et qui, à mon avis, est

médiocre. Je n'ai pas examiné la collection de médailles. Il y a une

suite romaine en or qui, dit-on, est très belle. Au résumé, je vous fais

mes compliments, veuillez les faire à Newton et à M. Disraeli.

Votre Angleterre, mon cher ami, s'en va à tous les diables. Feu notre

regretté ami lord Palmerston y a beaucoup contribué. Souvenez-vous qu'un

jour son nom sera maudit pour la plus grande faute qu'homme d'État ait

commise, son refus de reconnaître conjointement avec nous la

Confédération du Sud. Vous vous moquez de nous pour notre affaire de

Mexico, dont heureusement nous nous tirons, la queue entre les jambes;

mais vous aurez la plus lourde part des conséquences.

Je voudrais que le pape fût dans le sein d'Abraham. S'il avait sous sa

tiare un grain de cervelle, tout s'arrangerait au mieux. Le malheur est

qu'il est une honnête bête, et un bon chrétien. Il est poussé par nos

plus mortels ennemis, qui ne désirent qu'une chose, c'est d'en faire un

martyr et des reliques.

Il n'est que trop vrai que notre amie, _madame de la Rune_[12] veut

aller à Rome. Tous les gens de la maison, surtout les principaux commis,

s'y opposent tant qu'ils peuvent. Je crains bien que _monsieur de la

Rune_, qui a une peur bleue des scènes, n'ose pas dire son veto. A

présent, figurez-vous les conseils que peut donner quelqu'un qui n'a

peur de rien et qui ne voit les choses qu'au point de vue chevaleresque!

[12] L'impératrice.

Il y a, comme on dit, à boire et à manger, dans la circulaire de

Ricasoli. Si les Romains l'entendent bien, je pense qu'ils mettront le

saint-père à la porte. La chose en elle-même me serait particulièrement

agréable, n'étaient les fâcheuses conséquences qui peuvent en résulter

pour nous. Il est triste de confesser que nous sommes bêtes; mais je

suis convaincu que rien ne pourrait être plus funeste à la dynastie

régnante que la fuite de ce vieux prêtre.

Adieu, mon cher Panizzi; vous ne me parlez ni de votre santé ni de

Cannes. Nous avons _trop_ de soleil. Venez donc!

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 109 / 206 题