Cannes, 18 novembre 1866.
Mon cher Panizzi,
Je connais votre maladie et je la crois très remédiable. Il vous
faudrait de deux choses l'une: ou bien un médecin, homme d'esprit et
assez patient pour vous écouter souvent sur le sujet gastrique. Cela ne
se rencontre que très rarement, les docteurs habiles ne donnant pour
l'ordinaire leur attention qu'à des cas graves. Ou bien, il faut être
votre médecin à vous-même, à l'exemple de votre compatriote Tibère,
empereur calomnié par ce polisson de journaliste nommé Tacite. Il
s'agit, et cela vaut la peine qu'on y réfléchisse très sérieusement, de
rechercher par des expériences, ce qui convient et ce qui ne convient
pas à votre estomac. Essayez d'abord de boire à vos repas de l'eau de
Saint-Galmier ou de l'eau de Condillac. Il est très probable que vous
vous en trouverez bien. Essayez encore de prendre un peu de carbonate de
soude, avant de manger. Enfin, essayez encore quelque chose de plus
simple, c'est de changer les heures de vos repas.
Soyez convaincu qu'après un mois d'étude, vous aurez trouvé le régime
qu'il vous faut suivre, et alors ce n'est plus qu'une affaire de fermeté
pour persévérer et ne pas manquer à la loi qu'on se sera prescrite et
dont on ne doit jamais s'écarter sous peine de retomber dans la série
des petits maux innomés, qui sont, en réalité, très lamentables, bien
qu'il ne se trouve personne pour vous plaindre.
Je désire beaucoup que ce que vous me dites de Ricasoli soit vrai; je
croyais qu'il avait une dent contre nous et particulièrement contre
l'empereur. Il est bien naturel qu'il agisse dans l'intérêt de son pays;
la seule chose qu'on puisse lui demander, c'est de ne pas susciter
gratuitement des embarras aux autres, sans avantages pour lui-même.
Autant qu'on en peut juger par les dernières nouvelles, il semble, au
reste, que le gouvernement italien soit bien d'accord avec le nôtre sur
la question romaine. Il veut empêcher qu'il n'y ait du tapage à Rome
tant que le pape vivra, et c'est, je crois, ce qu'il faut souhaiter pour
la France et pour l'Italie.
Vous savez quelle est ma façon de penser sur le pape et les prêtres. Je
déplore tous les jours que François Ier ne se soit pas fait protestant.
Mais, puisque nous avons le malheur d'être catholiques, il nous faut dix
fois plus de prudence pour vivre en paix. Si une excitation religieuse
venait s'ajouter à tous les ferments que nous possédons, nous irions
assurément et très rapidement à tous les diables. Le pouvoir de ces
gens-là est encore immense, malgré Renan et tous les philosophes, et ils
ont encore bien des couleuvres à nous faire avaler.
Adieu, mon cher Panizzi. Méditez la partie médicale de ma lettre.
Veuillez vous souvenir, de plus, qu'il y a dans le monde une petite
ville nommée Cannes, où, depuis huit jours, on ne voit guère un nuage,
et où il fait presque trop chaud; où enfin il y a des gigots de mouton
excellents que nous serions charmés de vous faire manger.