CIV

Paris, 2 novembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était à prévoir: comme un

prunier pousse des prunes, tout de même, un niais fait des niaiseries.

Il parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de le mettre à la porte.

Il a le goût du martyre, mais où ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir

que le gouvernement anglais ait un intérêt quelconque à attirer le pape

à Malte. Autant vaudrait introduire des rats dans sa maison. Pourtant,

ici nos politiques de l'opposition croient que M. Odo Russell travaille

à cela depuis plusieurs années, et ils disent que ce serait un grand

malheur pour la France. Pour moi, je tiens que le grand malheur serait

si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait assurément un hôte très

incommode. Je ne me représente pas trop ce que M. Gladstone est allé lui

dire. Probablement la conversation a été plutôt littéraire que

politique.

Je vois ici quelques Anglais très effrayés des progrès que fait la

réforme en Angleterre, entre autres lord Cowley. Vous vous rappelez

qu'il y a longtemps que nous notions les progrès de la démocratie dans

votre pays. Aujourd'hui, ce n'est plus par des fentes qu'elle se glisse,

elle fait des brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble

voir des enfants qui jouent avec des allumettes phosphoriques dans un

bâtiment plein d'étoupes.

Je suis désolé de la maladie de lord Ashburton; dit-on qu'il y ait

quelque espoir de guérison ou s'il y a danger de mort? Ce serait une

sorte d'espoir aussi. Je plains sa pauvre femme de tout mon cœur.

L'accident arrivé à votre ami au club est bien moins triste. Après un

boulet de canon, qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce qui

peut arriver de mieux à un honnête homme. Je trouve qu'il n'y a rien de

si embêtant que la douleur et, quand ou peut l'éviter, c'est un grand

point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un _in manus_, ou qu'on

ait dans sa poche une absolution _in articulo mortis_ de notre

saint-père.

Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de voir que vous ne faites

pas tout à fait fi de mes gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en

quête d'un appartement convenable à votre grandeur avec un water-closet,

comme vous dites si chastement, à proximité. La fréquentation des

Anglais a beaucoup augmenté votre modestie naturelle. Vous rappelez-vous

des maisons à Rome, où le water-closet, sans _water_ et sans _clôture_,

est sur l'escalier, le trône caché par un rideau très court, en sorte

qu'on voit les jambes de la personne assise? Je me souviens d'avoir vu

de très jolies jambes de cette façon, et je fus si bête, que je hâtai le

pas.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et soignez-vous. On dit qu'on

va vendre la collection Blacas. Le British Museum est-il en fonds pour

acheter? Il y a de bien belles choses.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 106 / 206 题