XCV

Paris, 28 août 1866.

Mon cher Panizzi,

Hier, j'ai quitté Saint-Cloud pour venir prendre mes derniers

arrangements avant Biarritz. J'ai laissé tout le château en bonne santé.

Il n'y a plus personne à Paris, tout le monde est en villégiature ou

bien aux conseils généraux. Par conséquent, on ne fait pas de politique.

L'impératrice du Mexique est partie très peu contente de sa visite à

Paris, et particulièrement furieuse contre M. Fould, à qui elle a

demandé de l'argent et qui n'a pas voulu lui en donner. Elle va à

Miramar, probablement pour y préparer son installation. Personne ne

doute qu'elle n'y soit bientôt rejointe par Maximilien, qui ne se soucie

pas d'attendre à Mexico le départ des troupes françaises. Le mari et la

femme paraissent irrités contre le maréchal Bazaine. On prétend qu'il

veut être, lui aussi, empereur ou président du Mexique, et il y a des

gens qui croient la chose faisable, tout étant possible chez ce

peuple-là. Si j'en juge par les échantillons que j'ai vus à Saint-Cloud,

ce sont des mammifères plus voisins du gorille que de l'homme. Les

Yankees seuls parviendront à les dompter au moyen de la _Lynch Law_ et

des procédés civilisateurs qu'ils savent pratiquer.

Pourquoi a-t-on rappelé Mazzini? Ici, cela n'a pas fait un bon effet. On

s'attend à de sérieuses difficultés au sujet de Rome. Est-il vrai que le

pape et Antonelli lui-même soient devenus plus traitables? Dites-moi

dans quel état vous trouvez les esprits et si on pense à constituer

plutôt qu'à défaire? Lorsque j'ai parlé à _mon hôte_ de Saint-Cloud du

cadeau qu'on allait lui faire «d'objets d'art enlevés à Venise», il a

daigné rire beaucoup et a demandé de qui je tenais la nouvelle? En ce

qui _nous_ touche, il n'y a pas un mot de vrai et je doute beaucoup du

reste. Les Autrichiens sont bien plus curieux d'argent que de tableaux,

et c'est, je pense, ce qui sauvera les Titien et les Paul Véronèse de

l'Académie de Venise.

J'ai dîné samedi, en culottes courtes, avec la princesse *** et son

époux. Elle ressemble beaucoup à la reine; mais elle a des jambes, elle

est très jeune et a l'air aimable. Le consort a l'air de n'avoir pas

inventé la poudre. L'empereur était _in fiocchi_, avec la Jarretière au

genou. Le petit prince a été très aimable et a fait une cour assidue à

la princesse.

Nous venons d'avoir trois jours de beau temps. Aujourd'hui, un orage a

ramené la pluie. Je n'ai jamais vu de plus triste été; j'espère que vous

êtes mieux traités de votre côté des Alpes. La princesse Mathilde est à

Belgirate sur le lac Majeur jusqu'à la fin de septembre. Elle dit

qu'elle espère vous voir, si vous passez dans son voisinage.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas. Dites-moi

candidement où vous aimez mieux vivre, en Italie ou en Angleterre?

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 98 / 206 题