Paris, 15 juillet 1866.
Mon cher Panizzi,
Hier, contre l'attente générale, mais M. de Boissy aidant, par un
discours qui a ennuyé et choqué tout le monde, la discussion du
sénatus-consulte a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure de temps,
au lieu de durer trois ou quatre jours comme on l'avait prévu. Il
s'ensuit que je suis libre, et que je pourrais partir pour Bloomsbury
square jeudi ou tout autre jour à votre choix. Répondez-moi, au reçu de
cette lettre, le jour qui vous conviendrait après mercredi. Dans le cas
où vous auriez quelque partie de campagne, dîner ou toute autre affaire,
le jour ne me fait rien. Dites-moi par quel train je dois partir; car
vous êtes plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.
Ici, personne ne s'étonne que l'Italie soit retenue par son traité avec
la Prusse; mais ce qu'on n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des
pierres dans les fenêtres du consul de France; qu'à Livourne, on ait
insulté des sœurs de la Charité françaises, et qu'en Sicile on ait
maltraité l'équipage d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas
des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. Je n'ai garde de
croire que ces aménités soient du fait du gouvernement italien ou de la
nation. Elles sont l'œuvre du parti mazzinien; mais le gouvernement le
ménage un peu trop, et finira par s'en trouver mal. Quant à croire que
l'empereur veuille garder la Vénétie pour lui, ou même la vendre,
_credat Judæus Apella_.
Les négociations continuent et la guerre aussi, mais les premières plus
activement que l'autre. Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait
encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. La grande
question est de savoir ce que veulent faire les Hongrois. S'ils ne se
soucient pas de se faire casser les os pour la maison de Habsbourg, tout
sera fini dans quinze jours par l'aplatissement de l'Autriche; sinon,
cela peut durer encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la Prusse
mettait un peu plus de modération dans ses prétentions. J'en doute fort.
M. de Bismark voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. Je ne
sache pas que, dans cette affaire, nous demandions rien pour nous, si ce
n'est peut-être une rectification insignifiante de frontières du côté de
Landau et de la vallée de la Sarre, encore la chose est-elle très
incertaine. On a très sagement renoncé à envoyer le prince Napoléon en
Italie; mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé à lui.
J'ai eu des détails curieux sur la bataille de Sadowa par un témoin
oculaire. Un régiment prussien de trois mille hommes n'avait, le soir,
que quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de onze cents hommes,
dont était le fils de madame de Seebach, n'en avait plus que
soixante-six; ce fils a été tué. Le frère de la princesse de Metternich
a été sauvé par miracle. Il paraît que le prince Charles de Prusse a
révélé les talents d'un grand général. _Rara avis in terris._ Quant à M.
de Bismark, il est mon héros. Il me paraît, quoique Allemand, avoir
compris les Allemands et les avoir jugés pour aussi niais qu'ils le
sont. La grande affaire, à présent, est de deviner si de tout cela
résultera une révolution ou bien un ordre de choses nouveau, et quel
ordre!
Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère! La grande chaleur me fait
du bien, et je vais tolérablement.