Paris, 2 juillet 1866.
Mon cher Panizzi,
On me montre à l'instant une dépêche télégraphique de Vienne. Les
Autrichiens ont été forcés d'abandonner Königsgraetz. Ils espèrent
conserver Prague. Ils attribuent les succès des Prussiens aux fusils à
aiguille. C'est la répétition de la guerre de Sept ans; lorsque les
Prussiens avaient inventé la baguette de fer pour leurs fusils et que
les Autrichiens n'en avaient que de bois. Ils se plaignent beaucoup de
l'armée fédérale, qui n'est pas prête.
Je crains que nous ne soyons retenus au Sénat plus longtemps que je ne
comptais. On nous parle aujourd'hui d'un sénatus-consulte très grave,
qui serait sur le tapis. Il s'agirait de remplacer la discussion de
l'adresse par la liberté des interpellations au Corps législatif. Cela
me paraît l'invention la plus déplorable, tout à fait dans le genre de
Gribouille, qui saute dans la rivière, de peur de la pluie. Il est vrai
que la discussion de l'adresse au Corps législatif est une occasion pour
l'opposition de faire du scandale et de mettre sur le tapis toutes les
questions générales, auxquelles avec un peu de savoir-faire et
d'éloquence, on donne la tournure d'un acte d'accusation contre le
gouvernement. Mais, cette année surtout, l'opposition n'a pas eu
l'avantage dans la discussion, et tous les gens impartiaux en ont blâmé
la longueur, et ont dit que les députés s'amusaient au lieu de faire les
affaires du pays.
D'un autre côté, pourquoi l'empereur fait-il un discours d'ouverture?
S'il n'en faisait pas, il n'y aurait pas d'adresse. Il est assez drôle
que le gouvernement veuille parler et ne permette pas qu'on lui réponde.
Quant aux interpellations, si elles ne sont pas rendues très difficiles,
elles auront bien plus d'inconvénients que l'adresse. Ce sera, à vrai
dire, une adresse en permanence, où toutes les questions seront
discutées au moment où elles seront brûlantes. Enfin, cela me semble
d'autant plus triste, que cela ressemble à une mesure à la Bismark.
Au reste, le sénatus-consulte en question est encore à l'état d'embryon.
Je désire bien qu'il ne vienne pas au monde. Gardez cela pour vous.
Le ministère Derby parvient-il à s'arranger? Comment s'y prendrait-il
pour avoir la majorité?
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. L'orage que nous avons depuis
quelques jours m'empêche de respirer. Donnez-moi de vos nouvelles.