LXXXVII

Paris, 28 juin 1866.

Mon cher Panizzi,

Il est fâcheux que le début de la guerre ait été malheureux; mais

l'armée italienne, si elle n'a pas manœuvré très habilement, s'est

parfaitement battue. Les jeunes soldats ont montré beaucoup d'entrain et

d'aplomb, et ont passé très bien par l'épreuve qu'on dit toujours

pénible du canon. Le prince Humbert a été encore plus crâne que son

père, et, comme disent nos militaires d'Afrique, il a fait de la

fantasia au milieu de la cavalerie autrichienne. Je me suis inscrit chez

la princesse Clotilde. La blessure du prince Amédée ne le tiendra

éloigné de l'armée qu'une quinzaine de jours. Ici, où l'on était fort

Autrichien, l'effet a été bon. On prend maintenant intérêt aux Italiens,

et, si cela continue, l'opinion sera ce qu'elle a été en 1859.

On parle vaguement aujourd'hui d'une défaite des Prussiens. Je fais tous

les jours de la stratégie avec le maréchal Canrobert et le maréchal

Vaillant. Nous ne comprenons rien à Benedek, ni aux Prussiens. Les

Allemands sont si profonds, qu'on ne trouve que le creux. Il me semble

que, jusqu'à présent, les Prussiens ont l'avantage. Ils ont à eux une

grande partie de l'Allemagne, d'où ils tirent de l'argent et des vivres.

Quoi qu'il arrive, je crois que bien des princes et des principicules

resteront sur le carreau à la paix. Je voudrais être à leur place: on

leur donnera quelque bonne pension, et ils n'auront rien à faire.

Je ne crois pas que le ministère tory fasse quelque chose de

préjudiciable à nos relations avec l'Angleterre, ni qu'il se mêle des

affaires du continent plus que son prédécesseur. Le coton, dont M.

Gladstone fait tant d'éloges, a fait abandonner à l'Angleterre son

ambition et même son amour-propre. Elle s'efface pour le moment.

Peut-être reprendra-t-elle un jour ses anciennes façons. Ce qu'il y a de

certain, c'est que la combinaison Gladstone-Russell n'a pas été

heureuse. L'un disait: «Tout endurer, plutôt que se battre!» l'autre

disait des injures à tout le monde. La pire conséquence du changement

serait la retraite de lord Cowley, qui est fort aimé et qui a beaucoup

d'influence personnellement auprès de l'empereur. Il n'a pas grand amour

pour son métier et je doute qu'il veuille rester à Paris avec les

nouveaux ministres.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis charmé d'apprendre que Jones vous

succède. Attendez-moi pour faire votre _final speech_. J'espère qu'on

vous donnera un dîner et de la soupe à la tortue. Vous savez que je suis

désintéressé dans la question.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 90 / 206 题