Paris, 9 mai 1866.
Mon cher Panizzi,
J'ai fait mon speech hier sans la moindre émotion. On m'a écouté et je
n'ai pas trop ennuyé. Malheureusement, je m'étais préparé pour une
réplique, et je gardais dans mon sac quelques bonnes méchancetés contre
les jurisconsultes qui prennent le Sénat pour un tribunal de première
instance. Je voulais leur offrir cette citation de Cicéron: _Quum
plurima præclare legibus essent constituta ex jure consultorum ingeniis
corrupta et depravata sunt._ Mais le Sénat était si ennuyé de cette
discussion, que j'ai compris qu'il ne fallait pas y répondre. Tout le
monde, au fond, trouvait la loi détestable; mais on ne voulait pas
donner un soufflet au Corps législatif, en rejetant pour
inconstitutionnalité la loi qu'il avait votée, et on voulait dîner.
Le discours d'Auxerre a fait l'effet d'un coup de canon au milieu d'un
concert. Je suis convaincu qu'il ne s'adressait pas à l'Europe, mais à
Thiers et à la Chambre, qui avait applaudi son discours, d'abord par
amour pour la paix, puis par niaiserie et par goût pour la faconde
oratoire. Je crois être bien sûr de cela. Je pense que nous resterons
dans la neutralité jusqu'à des événements qu'on ne peut prévoir; par
exemple, si l'Autriche envahissait le Milanais. Mais, jusque-là, je ne
crois pas à une guerre de notre côté.
Rien n'était plus curieux que le bal de l'impératrice, lundi soir. La
figure des ministres étrangers était si longue, qu'on les eût pris pour
des condamnés à mort. Mais la plus longue de toutes était celle de
Rothschild. On disait qu'il avait perdu dix millions, la veille; mais il
lui en reste beaucoup plus qu'à moi et à vous.
Le second volume de la _Vie de César_ n'a pas paru encore. On dit qu'il
paraîtra le 12. Avant-hier, l'empereur m'a dit qu'il m'aurait envoyé mon
exemplaire, si les libraires qui font traduire n'avaient obtenu que la
publication fût différée jusqu'à ce qu'ils fussent prêts. Ne doutez pas
que votre second volume ne vous soit envoyé. S'il y avait quelque
retard, je ne manquerais pas de réclamer.
L'impératrice m'a demandé de vos nouvelles avant-hier au soir; elle
était horriblement fatiguée de son voyage de la veille et du bal. La
chaleur était terrible, et, selon son usage, elle a voulu parler à
toutes les dames.
Adieu, mon cher Panizzi. J'entends dire à tout le monde que la semaine
ne finira pas sans coups de canon. J'en doute encore.