Cannes, 2 mars 1866.
Mon cher Panizzi,
Je viens de lire, dans le _Times_ qui nous est arrivé hier, que lord
Russell avait résigné et désigné à la reine lord Somerset pour faire un
cabinet. Est-ce chose certaine? Je ne crois pas que lord Somerset ait la
réputation qu'il faut, je ne dis pas le talent, pour porter une si
lourde charge. Nos journaux ne nous ont encore rien dit de cette
nouvelle, que le _Times_ donne comme positive.
Thiers me paraît avoir fait un _fiasco_ l'autre jour au Corps
législatif. J'admire la rare impudence d'un homme qui a été ministre de
l'intérieur, et qui a fait des élections, venant dire à la tribune que
le gouvernement ne devait pas avoir de candidats. La mauvaise foi de ces
messieurs est vraiment prodigieuse. Au reste, il me semble qu'il sera
bientôt temps de lui dire: _Solve, senescentem_, et, s'il continue à
prendre pour le monde le salon de la rue Saint-Georges, il finira par
quelque grosse catastrophe peu agréable pour son amour-propre.
Nous avons ici Du Sommerard depuis quelques jours; mais le temps, qui
avait été jusqu'alors admirable, s'est mis à la pluie, ce qui est très
pénible pour nous autres ciceroni. Nous sommes comme des maîtres de
maison dont le rôti a brûlé et qui n'ont pas de pièce de résistance pour
le remplacer.
Nous sommes invités à assister à des _private theatricals_ chez mistress
Brougham, la semaine prochaine. Je crois que nous nous en dispenserons.
Milord ressemble au _ghost de Guy Fawkes_, avec son grand chapeau blanc
et son incroyable cravate.
Du Sommerard me parle d'une sorte de tisane de Champagne non mousseuse,
qu'il dit excellente. A mon retour, après avoir vérifié le fait, je vous
rendrai compte candidement du mérité de ce liquide qui pourrait varier,
_en blanc_, le vin des Riceys et vous aider à poursuivre votre régime de
tempérance.
Donnez-moi des nouvelles de la crise ministérielle, qui me préoccupe.
Dites-moi si M. Gladstone entrera dans le nouveau cabinet. Je crois
qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa tente quelques mois,
pour entrer par une porte ouverte à deux battants.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite santé et prospérité.