LXVII

Cannes, 27 décembre 1865.

Mon cher Panizzi,

La mort de Bixio m'a fait beaucoup de peine. Il est mort avec un

sang-froid et un courage admirables. La veille de sa mort, il a pendant

quatre heures entretenu Pereire, Biestat et Salvador des affaires de

leur compagnie, avec une lucidité extraordinaire. Un de ses vieux amis

de collège est entré et lui a dit qu'il lui trouvait bon visage. Bixio

lui a répondu en souriant: «Je vois bien que tu es une vieille bête,

comme je t'ai toujours connu; tu ne vois donc pas que je vais mourir

dans quelques heures?» Il a dit à Villemot: «Tu as peur de la mort; je

t'assure que ce n'est pas grand'chose; regarde-moi faire.» Lorsqu'il a

eu pris congé de tous ses amis et dit adieu à ses enfants, il s'est

tourné vers la muraille et est demeuré agonisant plusieurs heures, sans

parler, mais sans souffrir beaucoup, autant qu'on en pouvait juger. Le

médecin Trousseau est entré et l'a appelé en élevant la voix. Il a

soulevé la tête: «Je suis prêt, a-t-il répondu.» Il est mort une heure

après. Il a formellement défendu les discours et la pompe funèbre. Pas

d'église. Il y avait grande foule à son enterrement et de tous les

partis. Le prince Napoléon était revenu exprès de Prangins. La mort n'a

pas de discernement. _Salute à noi_, comme on dit en Corse.

Nous avons ici un temps merveilleux, même pour le pays. Il y a près de

vingt jours que nous n'avons vu un nuage; de neuf heures à quatre, il

fait aussi chaud qu'au commencement de juin. Je vois, dans les journaux,

que Paris et Londres sont enveloppés dans des brouillards épais comme de

la moutarde.

Je crois, comme vous, les affaires d'Italie fort mauvaises. Pourtant le

bon sens est plus commun chez vous que dans le reste de l'Europe, et

cela donne quelque espoir. Le plus mauvais symptôme, à mon avis, c'est

l'indifférence générale. Il paraît que jamais les électeurs ne se sont

montrés moins empressés et plus insouciants du résultat. Cela est tout

au plus permis dans un pays où toutes les grandes questions sont

décidées, et où il ne s'agit pas de savoir ce que fera un ministre, mais

qui sera ministre. Il n'y a qu'en Angleterre que l'on en soit arrivé à

cette heureuse situation où ministres et opposition n'ont qu'une seule

et même politique. J'ai bien peur que les mazziniens ne profitent de

cette apathie générale pour faire quelque sottise. C'est dans ces

moments-là qu'un petit nombre de cerveaux brûlés peut pousser les niais

et les indifférents dans les ornières et les précipices.

On m'écrit que les réformes de M. Fould ont fort mécontenté l'armée.

Cela est naturel, mais je ne crois pas la chose grave. L'armée est

toujours bonne, grâce à l'honneur du drapeau et à la discipline. M.

Fould paraît être toujours en grande faveur auprès du _maître_.

Dites-moi si son rapport a été bien accueilli en Angleterre. Il me

semble content de la situation financière, et je crois qu'il a obtenu

tout ce qu'il demandait, c'est-à-dire un peu pris qu'il n'espérait.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une bonne année. Ces dames me

chargent de toutes leurs amitiés.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 70 / 206 题