Compiègne, 16 novembre 1865.
Mon cher Panizzi,
Je suis malade depuis quelques jours, et cependant, au lieu d'être à
Cannes, où j'aurais voulu me réfugier, je suis ici. Je profite de la
chasse, où l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici quantité de
gens assez vieux, ne se connaissant guère et ne faisant pas beaucoup de
frais pour devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît assez pour
nos hôtes, qui souvent laissent trop s'amuser les personnes qu'ils
invitent.
Nous avons ici l'ambassadeur de Turquie, Saffet-Pacha, qui parle bien
français pour un Turc. Il est assis à la droite de l'impératrice, et
hier, pendant le dîner, il lui dit: «Il y a une bien ridicule lettre sur
l'Algérie dans le journal.»--Vous savez que tous les journaux ont répété
la lettre de l'empereur au maréchal Mac-Mahon.--Voilà l'impératrice qui
rougit et, inquiète pour le pauvre Turc, elle lui dit: «Vous connaissez
l'auteur de la lettre?--Non; mais je sais bien que c'est un imbécile!»
Tous ceux qui écoulaient, étaient prêts à crever de rire. «Mais c'est de
l'empereur!» s'écrie l'impératrice. «Pas du tout, répond l'ambassadeur
c'est d'un abbé qui veut convertir les musulmans.» Effectivement, je ne
sais quel prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que personne n'avait
remarquée. Vous qui connaissez la figure de l'impératrice et la mobilité
de son expression, vous pouvez vous représenter la scène au naturel.
Il paraît que la constitution définitive de votre ministère n'avance pas
beaucoup. Tous avez beau dire, je ne lui crois pas une forte santé. En
principe, un premier ministre n'est jamais à son aise quand il a pour
second quelqu'un de plus fort que lui. Vous savez quel ménage faisait
Agamemnon avec Achille. En second lieu, la principale qualité d'un
premier est la conciliation. Je ne pense pas que ce soit celle de lord
Russell. Il ressemble plutôt au verjus, qui fait tourner toutes les
sauces. Reste à savoir ce que peuvent les tories. Peut-être sont-ils
encore plus bas percés que les whigs.
Chez nous, l'économie triomphe. On réduit l'armée et la marine. Tous les
ministres renvoient leurs bouches inutiles. Je pense que cela fera grand
honneur à l'empereur et à M. Fould, et grand bien aux finances du pays.
En passant à Paris, M. de Bismark a employé Rothschild à proposer à M.
de Müllinen, le chargé d'affaires d'Autriche, la cession à la Prusse du
Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le prix. La proposition a
été fort mal reçue par l'Autrichien et a produit quelque scandale. M. de
Bismark ne se louait pas de la réception qu'on lui a faite à Paris.
On dit le roi des Belges à toute extrémité.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Vous devriez prendre un chat
pour compléter votre personnel. Voulez-vous que je vous en cherche un?