LIV

Paris, 6 septembre 1865.

Mon cher Panizzi,

J'ai reçu votre lettre ce matin. Le valet de pied, auquel vous vous

intéressez et qui a sauvé Leurs Majestés, est mort avant-hier.

L'empereur en a été extrêmement affecté, ainsi que l'impératrice. Ils

partent ce soir pour Biarritz. Mademoiselle Bouvet ne va pas trop bien

et on n'est pas entièrement rassuré sur son compte. Madame de Montebello

est mieux, mais fort dolente.

A Fontainebleau, on était en bonne santé, persévérant dans les bonnes

résolutions. Le résumé du plan de conduite qu'on s'était tracé était

celui-ci: il n'y a plus d'Eugénie, il n'y a plus qu'une impératrice. Je

plains et j'admire. D'ailleurs, renouvellement de confiance et d'amitié

de part et d'autre.

L'alliance de tous les partis ennemis se resserre tous les jours, et

tant qu'il ne s'agira que de renverser, elle sera très intime. Les

dernières élections ont été faites par la réunion des légitimistes, des

orléanistes et des républicains. Les trois minorités l'ont emporté. Il

faut dire aussi que Persigny, en comblant la mesure dans les dernières

élections générales, a rendu à peu près impossibles les candidatures

gouvernementales. Les Français ne veulent pas faire ce qu'ils désirent

le plus, du moment qu'on le leur commande. On dit que M. de la Valette a

écrit à ce sujet un très remarquable mémoire à l'empereur. Ce n'est pas

de signaler le mal, qui est difficile, c'est d'y trouver un remède.

Il me paraît qu'on est assez inquiet des élections en Italie. Mazzini et

votre ami Garibaldi se prépareraient, dit-on, à faire quelque grosse

sottise, qui pourrait être désastreuse. Puisque l'Angleterre et la

France sont plus unies que jamais, il serait bien à désirer qu'on parlât

des deux côtés le même langage en Italie. Ne pensez-vous pas que, si les

électeurs suivent la même tactique qu'en France, c'est-à-dire si les

mazziniens s'unissent aux papalins, il peut en résulter une Chambre très

dangereuse? Est-il vrai que M. Lanza se soit retiré parce qu'on méditait

un traité secret avec l'Autriche, qui garantissait un désarmement

réciproque? Sartiges, qui était venu à Paris il y a quelques jours,

avait bonne espérance que l'évacuation de Rome s'accomplirait sans

encombre, et que le pape se montrerait traitable au dernier moment.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai fait vos compliments à la comtesse de

Montijo et à neveu et nièce. Tous vont parfaitement, ainsi que la

duchesse de Malakof, qui engraisse seulement d'une façon un peu

scandaleuse. Je vous quitte pour aller corriger mon article[9]. On me

dit que je dois en faire tirer un exemplaire à part pour l'offrir à Sa

Majesté. Qu'en dites-vous? Toutes ces façons me semblent un peu

familières, mais nous sommes dans une monarchie démocratique.

[9] Sur la _Vie de César_, pour le _Journal des Savants_.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 57 / 206 题