Paris, 2 juin 1865.
Mon cher Panizzi,
Je n'ai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre à madame de Montijo
que, si elle allait à Londres, elle ferait bien de prendre une autre
posada, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, sur lequel, d'ailleurs,
elle n'avait pas encore consulté sa fille. M. de Flahaut, que j'avais
consulté de mon côté, est absolument de votre avis.
Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de celle du prince et de
toute l'affaire? Tout le monde à peu près s'en réjouit: les uns parce
qu'ils détestent Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent que cette
querelle de famille affaiblit l'Empire. Pour moi, je tiens pour vrai le
mot du premier Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver son linge
sale, et je regrette que la régente n'ait pas donné tout d'abord un coup
de caveçon au prince; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé sa
démission du conseil privé par une lettre qui n'aurait pas été publiée.
Cette combinaison remédiait à tout, ce me semble, et ne causait pas un
scandale comme le procédé qui a été préféré. Mais à quoi bon parler de
ce qui est fait?
Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston les fera-t-il?
conservera-t-il son portefeuille, si les députés nommés lui donnent la
majorité? Savez-vous que la réclamation des États-Unis, pour être polie,
à ce qu'il dit, n'en est pas moins des plus désagréables, et qu'elle
peut finir tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.
Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère non plus, et la paix des
États-Unis n'est pas de nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le
ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques, et promet, non
seulement de ne pas favoriser, mais même d'empêcher l'intervention. Tant
qu'il n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas grand.
Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme un apaisement, du moins
il y a tendance à l'adoucissement des partis extrêmes. Les orléanistes
et les légitimistes penchent à ne faire qu'un avec les cléricaux, et les
rouges à se changer en une opposition tracassière, mais non factieuse.
Il ne faut pas croire toutefois que le gouvernement gagne beaucoup à
cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente où il n'est pas facile de
s'arrêter, et, quoi qu'il fasse, il est probable que l'influence
parlementaire ira toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un mal? je
n'en sais rien. Thiers est cajolé par le faubourg Saint-Germain; et ses
femmes sont enchantées de recevoir des duchesses. Je ne désespère pas
que tout ce monde ne fasse ses Pâques un de ces jours, afin de prouver
sa noblesse.
Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous portez pas trop bien.
Je vous en présente autant. Nous avons eu une suite d'orages qui m'a
fatigué.
La décadence de l'Angleterre fait des progrès bien rapides. On nous dit
que c'est un cheval français qui a gagné le derby d'Epsom. On ajoute que
le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur, mais que
celui-ci avait eu la prudence de se faire accompagner par quelques
boxeurs à tant par coup de poing.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles.