XLIV

Paris, 2 juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Je n'ai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre à madame de Montijo

que, si elle allait à Londres, elle ferait bien de prendre une autre

posada, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, sur lequel, d'ailleurs,

elle n'avait pas encore consulté sa fille. M. de Flahaut, que j'avais

consulté de mon côté, est absolument de votre avis.

Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de celle du prince et de

toute l'affaire? Tout le monde à peu près s'en réjouit: les uns parce

qu'ils détestent Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent que cette

querelle de famille affaiblit l'Empire. Pour moi, je tiens pour vrai le

mot du premier Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver son linge

sale, et je regrette que la régente n'ait pas donné tout d'abord un coup

de caveçon au prince; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé sa

démission du conseil privé par une lettre qui n'aurait pas été publiée.

Cette combinaison remédiait à tout, ce me semble, et ne causait pas un

scandale comme le procédé qui a été préféré. Mais à quoi bon parler de

ce qui est fait?

Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston les fera-t-il?

conservera-t-il son portefeuille, si les députés nommés lui donnent la

majorité? Savez-vous que la réclamation des États-Unis, pour être polie,

à ce qu'il dit, n'en est pas moins des plus désagréables, et qu'elle

peut finir tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.

Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère non plus, et la paix des

États-Unis n'est pas de nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le

ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques, et promet, non

seulement de ne pas favoriser, mais même d'empêcher l'intervention. Tant

qu'il n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas grand.

Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme un apaisement, du moins

il y a tendance à l'adoucissement des partis extrêmes. Les orléanistes

et les légitimistes penchent à ne faire qu'un avec les cléricaux, et les

rouges à se changer en une opposition tracassière, mais non factieuse.

Il ne faut pas croire toutefois que le gouvernement gagne beaucoup à

cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente où il n'est pas facile de

s'arrêter, et, quoi qu'il fasse, il est probable que l'influence

parlementaire ira toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un mal? je

n'en sais rien. Thiers est cajolé par le faubourg Saint-Germain; et ses

femmes sont enchantées de recevoir des duchesses. Je ne désespère pas

que tout ce monde ne fasse ses Pâques un de ces jours, afin de prouver

sa noblesse.

Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous portez pas trop bien.

Je vous en présente autant. Nous avons eu une suite d'orages qui m'a

fatigué.

La décadence de l'Angleterre fait des progrès bien rapides. On nous dit

que c'est un cheval français qui a gagné le derby d'Epsom. On ajoute que

le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur, mais que

celui-ci avait eu la prudence de se faire accompagner par quelques

boxeurs à tant par coup de poing.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 48 / 206 题