Paris, 23 mai 1865.
Mon cher Panizzi,
Je suis bien désolé de ce que vous me dites de lady Zetland.
C'était--car je crois qu'il faut maintenant parler d'elle au
passé--c'était une femme comme il n'y en a plus guère, distinguée,
s'intéressant à tout et parlant bien de tout. Quoique je l'aie très peu
vue, je l'aimais plus que des femmes avec qui j'ai eu de plus intimes
relations. Lorsque vous verrez lord Zetland ou quelqu'un de la famille,
veuillez lui dire toute la part que je prends à leur malheur.
J'ai toujours oublié de répondre à votre question au sujet du voyage de
madame de Montijo en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais pas,
et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera. Mais il est très vrai qu'on
en parle. Elle veut passer une semaine à Londres, puis une quinzaine
dans un château en Écosse, je ne me rappelle plus chez qui.
A ce propos, dites-moi _between you and me_ et très nettement ce que
vous pensez de ce voyage et de la circonstance suivante. Elle doit
passer ces huit jours chez madame ***, à Londres. Madame *** est très
riche; mais, si je ne me trompe, pas trop bien dans le monde anglais.
Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très _prepossessing_. Elle
ne manque pas d'esprit, mais elle est horriblement cancanière. Il me
semble que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais le moins à
la savoir. Vous êtes plus à même que personne de nous éclairer
là-dessus. Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose se fasse:
d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée je pense de la laisser
partir, puis probablement elle aura sur l'affaire la même opinion que
moi; enfin, si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz ou ailleurs, ce
sera un dérivatif tout naturel.
Il n'est question ici que de la nouvelle frasque du prince Napoléon et
de son discours à Ajaccio, qui a été commenté si étrangement ensuite par
_l'Opinion nationale_. On blâme beaucoup la régente de ne lui avoir pas
donné un vigoureux coup de caveçon. Elle a craint de paraître juge dans
sa propre cause, mais elle aurait dû réfléchir qu'outre sa cause, il y a
celle de son mari, de son fils et la nôtre à nous. Quelle opinion
doit-on avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on que le
premier prince du sang annonce des intentions et prêche une politique si
contraire à celle de l'empereur et de l'Empire?
Adieu, mon cher Panizzi; j'irai vous voir le plus tôt que je pourrai;
mais vous savez que ce n'est pas pour les dîners et les assemblées du
beau monde que je vais à Londres.