XXVIII

Madrid, 24 octobre 1864.

Mon cher Panizzi,

J'ai reçu votre lettre et je vois avec plaisir que vous n'allez pas trop

mal et que vous résistez aux premiers froids. Je voudrais vous en offrir

autant, mais je me suis horriblement enrhumé dans cette diable de

campagne de Carabanchel, où nous sommes retenus par des malades. Nous en

sortons enfin dimanche prochain pour nous établir à Madrid, où je suis

allé aujourd'hui pour me secouer un peu et voir le monde.

La comtesse que vous avez vue à Biarritz a un érysipèle sur la figure.

Vous savez qu'elle ne l'a pas médiocrement large, jugez ce que ce doit

être à présent. Il n'y a pas de potiron qui l'égale.

L'agitation des prochaines élections est grande en ce moment et on ne

parle plus d'autre chose. Comme vous faites fi de la politique

espagnole, je vous régalerai d'un cancan qui pourra vous intéresser.

Il y a ici un Anglais, sir C..., lequel a pris pour femme une miss ***.

Il paraît que, soit à cause de la différence d'âge (il est vieux et elle

jeune), soit à cause d'une grande inégalité de proportions, le mariage

n'a point été consommé, ou l'a été imparfaitement. Il y a quelque temps

pourtant que lady C... s'excusait de ne pas aller à un bal sur une

fausse couche. Quoi qu'il en soit, elle est devenue amoureuse du duc de

F... et elle a demandé le divorce pour cause d'impuissance de son mari.

Sur ce point, quelques filles de Madrid donnaient des renseignements pas

trop désavantageux. Mais sir C... a plaidé _guilty_ et le mariage a été

cassé, et sa femme, avec un certificat de virginité, vient d'épouser le

duc de F... On l'annonce à Madrid, et on se demande si on la recevra

dans le monde. Mais ce n'est pas la fin de l'aventure. Le duc de F...

s'est brouillé avec sa sœur, une petite bossue très spirituelle qui est

duchesse d'U... Ils sont en procès pour des majorats et des titres. Or

la duchesse d'U... a découvert que son frère était né avant le mariage

de sa mère avec le dernier duc de F... Il est né en France et son acte

de naissance, d'après les registres de l'état civil à Paris, constate le

fait. Pour hériter de son père, il a produit un acte signé d'un curé, un

extrait de baptême qui lui donne plusieurs années de moins qu'il n'en a

en réalité. En Espagne, l'acte religieux suffit; mais vous savez qu'il

n'en est pas de même en France, depuis qu'on a retiré au clergé le soin

de constater l'état civil des chrétiens. Vous voyez qu'un assez joli

procès se prépare d'où il pourra bien résulter que miss *** perdra sa

virginité, mais ne sera plus duchesse, grand malheur pour elle, dit-on,

surtout parce qu'avec le duché s'envole une fortune très considérable.

J'ai eu des nouvelles de Saint-Cloud meilleures que celles que je vous

donnais. D'esprit et de corps, on va mieux. J'ai eu quelque inquiétude

pendant un moment. A présent, tout est assez bien. Ici, on est très

contraire au traité du 15 septembre. On a quelque envie de vouloir

garder le saint-père. Mais il y a la question d'argent qui refroidit le

zèle religieux comme en tout pays.

Adieu, mon cher Panizzi; je pense quitter Madrid pour la Provence vers

le 10 novembre.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 32 / 206 题